2 octobre 2022

    Des députés néo-démocrates se mettent au « régime d’assistance sociale »

    Par Émilie Gougeon-Pelletier – [email protected]

    Initiative de journalisme local – Queen’s Park

    La façon dont certains députés néo-démocrates ont voulu démontrer que l’aide financière accordée aux personnes handicapées de l’Ontario est insuffisante ne fait pas l’unanimité.

    Le 6 septembre, cinq députés du NPD ontarien – Chandra Pasma, Joel Harden, Lise Vaugeois, Jessica Bell et Monique Taylor — ont annoncé qu’ils se mettraient au « régime d’assistance sociale » pendant deux semaines.

    Jusqu’au 19 septembre, ils se limitent à un montant de 95,21 $ pour faire leurs emplettes, une somme similaire au budget d’épicerie moyen des bénéficiaires du Programme ontarien de soutien aux personnes handicapées (POSPH), selon les estimations du parti.

    La province a récemment augmenté de 5 % les fonds accordés aux prestataires de ce programme, soit environ 58 $ de plus par mois.

    Les cinq députés se sont prêtés au jeu pour montrer au gouvernement ontarien que cette hausse est « dérisoire ».

    Mais, la méthode choisie par le parti pour faire passer son point de vue pose problème chez plusieurs personnes concernées et rencontrées par Le Droit.

    Performatif

    Bien qu’elle soit consciente que ces cinq députés néo-démocrates agissent en toute bonne foi, Jennifer Jewell, une Torontoise tombée dans l’itinérance en 2020, voit quand même leur « régime » comme une insulte.

    « Jouer aux assistés sociaux, c’est performatif et c’est très nocif », juge la femme handicapée quinquagénaire.

    Elle note que l’expérience des députés est loin de la réalité: pour les personnes handicapées qui sont incapables de travailler et qui font face au fléau de la pauvreté, le budget épicerie est souvent celui qui passe en dernier.

    « C’est impossible de survivre sans ses traitements médicaux ou ses médicaments, sans le transport en commun, et je pense que s’ils devaient vraiment vivre comme moi, ils se rendraient compte qu’après ces dépenses, il ne reste plus grand-chose pour se nourrir. »

    Les néo-démocrates ont réitéré, depuis le début de leur expérience, qu’ils reconnaissent tous l’immense privilège auquel ils ont droit: leur «régime» est limité aux emplettes, mais ils ont toujours accès à un logement, à leur garde-manger, à internet et à leur salaire habituel.

    « C’est frustrant de les voir faire semblant, parce qu’ils savent qu’au bout des deux semaines, ils vont recommencer à manger trois repas par jour. La plupart des prestataires de programmes pour personnes handicapées ne savent pas si elles pourront manger quelque chose, au jour le jour. »

    Naufragés de la ville

    En 2011, l’émission Naufragés de la ville était diffusée sur les ondes de RDI.

    La production avait remis 19,47$ par jour à des salariés gagnant bien leur vie et les avait laissés à eux-mêmes pendant deux mois, sans logement, sans emploi et sans nourriture.

    À la fin de sa participation à l’émission, le président et fondateur de l’Indice relatif de bonheur (IRB) Pierre Côté avait perdu neuf kilos.

    « J’ai vécu des choses que je n’aurais jamais vécues. Pendant et après ces deux mois, t’apprends à te la fermer, à réaliser que t’es incroyablement privilégié et que ce n’est pas vrai qu’on est tous égaux. »

    Le conférencier croit que chaque politicien devrait se soumettre à une telle expérience.

    « Ça changerait d’abord les perceptions. Fondamentalement, ça effacerait un peu les préjugés. Ça ferait en sorte qu’il y aurait moins d’intolérance. Si t’es plus tolérant, peut-être que tu vas être plus enclin à donner plus à ces gens-là dans le budget. »

    Mais il faut le faire à fond, insiste-t-il: s’immerger dans la misère pour bien identifier les plaies systémiques afin d’y apporter de réels changements.

    Pierre Côté salue la volonté des cinq députés, « mais il faut que ça se fasse avec un minimum de contraintes ».

    « Si après trois jours, ils n’ont plus d’argent et peuvent prendre leur carte de guichet et aller se sortir 100$, ça ne fonctionne pas. S’ils veulent vraiment le faire avec tout ce que ça comporte, qu’ils partent avec 45 $ et qu’ils aillent s’installer dans une maison de chambres. Ils vont trouver ça pas mal difficile. Plongez à fond ou ne plongez pas. »

    Lumière au bout du tunnel

    Gru n’est pas d’accord.

    Résident de Toronto depuis une dizaine d’années, il est sans abri depuis aussi longtemps.

    Personne ne peut comprendre les besoins criants d’une personne en situation d’itinérance mieux que celle qui ne sait pas quand elle se terminera, insiste Gru, qui n’a pas voulu nous fournir un nom de famille.

    « C’est cette incertitude, chaque nuit, qui est difficile, et le fait de ne pas savoir quand ça se terminera. Les humains sont vraiment bons pour gérer n’importe quelles circonstances défavorables s’ils savent qu’il y a une lumière au bout du tunnel. Si vous savez que vous n’avez à vivre ainsi que pendant une nuit, une semaine, un mois… Ou si on vous disait qu’à la fin de cette année, vous aurez la certitude de pouvoir vivre dans la dignité et dans un espace sécuritaire, vous pourriez faire face à pratiquement n’importe quoi. »

    Pierre Côté était d’ailleurs bien conscient de cela lorsqu’il a participé à l’émission.

    « Je savais que j’allais sortir après deux mois. Je savais ce qui s’en venait, et que c’est beaucoup plus difficile quand t’es là-dedans et que tu ne sais pas si ou quand tu vas t’en sortir. »

    Le « défi » que se sont donnés les cinq députés du NPD rappelle à Gru l’événement « Sleep Out », une campagne de financement annuelle organisée dans plusieurs métropoles nord-américaines où les participants passent une nuit dans la rue pour mieux faire connaître la situation des jeunes sans-abri et pour solliciter des dons.

    « Ces gens sont bien intentionnés, mais ils débarquent avec leurs sleeping bags qui coûtent des centaines de dollars. C’est difficile à expliquer, mais la mauvaise température, le mal de dos parce que tu dors sur du béton, c’est difficile, mais ce ne sont pas nécessairement ces problèmes-là qui vous empêchent de dormir. Ce sont les questions de vie ou de mort qui importent le plus. Et ces gens ne se les poseront jamais, ces questions. »

    Poverty porn

    Le malaise que ressentent Gru et Jennifer Jewell face à ce type « d’expériences » est commun.

    Il est souvent expliqué par un concept surnommé « poverty porn » il soit écrit, photographié ou filmé, qui exploite la condition des pauvres afin de générer la sympathie nécessaire pour vendre des journaux ou augmenter les dons de bienfaisance ou le soutien à une cause donnée ».

    Révoltée, Rima Berns-McGown juge que l’expérience de ses anciens collègues est un parfait exemple de ce concept.

    « C’est une très mauvaise idée de faire semblant d’être opprimé lorsqu’on ne l’est pas. D’abord, vous pouvez cesser de prétendre chaque fois que ça devient trop difficile. Les personnes dont les garde-manger et les réfrigérateurs sont vides ne peuvent pas. Si j’avais été dans la salle où cette réunion a été tenue, je leur aurais dit de ne pas faire ça et que c’est une très mauvaise idée », assure en entrevue l’ex néo-démocrate qui a décidé de ne pas se représenter aux dernières élections provinciales.

    Elle soutient que le gouvernement et les Ontariens savent déjà que les fonds octroyés au POSPH ne sont pas suffisants, et que nul n’a besoin de vivre dans la pauvreté pour pouvoir développer des mesures visant à éradiquer ce fléau.

    « Le travail de l’opposition est de s’assurer que le gouvernement comprenne l’importance de ce dossier, alors plutôt que d’occuper un espace qui ne leur appartient pas, les députés devraient offrir leur plateforme à ceux dont c’est la réalité. »

    Jennifer Jewell et Gru s’entendent pour dire qu’il manque cruellement de consultation auprès des gens comme eux.

    « Un politicien qui cogne aux portes des tours à condos pour consulter le voisinage à propos d’un projet de développement devrait faire la même chose auprès des communautés marginalisées lorsqu’il veut parler de nous. Parce que nous aussi, nous sommes des résidents. »

     

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