8 Décembre 2022

    Virus: quand les désinformateurs s’ajustent à l’actualité

    À la mi-janvier 2020, deux semaines à peine après l’apparition d’un nouveau virus en Chine, ceux qui observaient la progression de la désinformation sur les médias sociaux avaient constaté que, déjà, les fausses nouvelles sur ce virus s’étaient mises à se répandre étonnamment vite. En mai 2022, on a observé la même chose avec la variole du singe.

    Le 21 mai, l’OMS publiait un communiqué avertissant que la variole du singe s’était déjà répandue dans plusieurs pays. Or, à peine « une journée et demie » plus tard, « nous avons vu l’émergence de théories du complot extrêmes », résume le chercheur Timothy Caulfield, dans un communiqué de l’Université de l’Alberta. Il est le co-auteur d’une étude parue le 18 octobre et qui porte plus précisément sur le rôle qu’a joué TikTok dans cette nouvelle « vague ».

    Même si on considère que les médias des premiers pays touchés avaient commencé à lancer des alertes sur la variole du singe plus d’une semaine plus tôt, ça n’en demeure pas moins une réaction très rapide. Et très similaire à celle observée au début de la pandémie de COVID. Nos résultats, écrivent Caulfield et l’étudiant Marco Zenone, de l’Institut en droit de la santé à l’Université de l’Alberta « montrent le potentiel d’utilisation en temps réel des médias sociaux, pour identifier et comprendre les théories du complot avant qu’elles ne deviennent virales ».

    Rappelons que dès le 3 février 2020, l’OMS avait lancé une alerte à la multiplication des fausses nouvelles entourant la nouvelle pandémie, utilisant le mot « infodémie » —une épidémie de fausses nouvelles. Parallèlement, un regroupement de médias vérificateurs de faits (International Fact-Checking Network) repérait déjà, à la fin-janvier 2020, suffisamment de fausses nouvelles autour du coronavirus pour être capable d’en distinguer trois catégories. Quatre mois plus tard, sa base de données recensait 6000 textes ayant vérifié des affirmations douteuses autour du virus.

    Sur TikTok, les deux chercheurs ont identifié 153 vidéos consacrées à une théorie du complot autour de la variole du singe. Elles avaient été vues 1,5 million de fois, dans les 30 heures suivant leur mise en ligne. Le « thème » le plus fréquent (71 vidéos sur 153) était que cette nouvelle épidémie était « planifiée » à des fins de pouvoir, de contrôle ou d’argent. Suivait l’idée que la variole était une excuse pour vacciner de force la population mondiale (51 vidéos). Bill Gates était la cible de 28 vidéos.

    Dans un rapport publié en septembre, l’organisme NewsGuard pointait aussi TikTok comme un point d’origine d’un haut taux de désinformation.

    Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en droit et politique de santé, Caulfield est aussi une figure connue de la lutte aux pseudosciences. Il avait publié, en 2015, un livre de vulgarisation sur les prétentions en santé de l’actrice Gwyneth Paltrow, intitulé Is Gwyneth Paltrow Wrong About Everything? Il a beaucoup écrit sur les vaccins (notamment The Vaccination Picture, 2017), un travail qui lui a valu son lot de courriels haineux et de menaces.

    Le parallèle entre la désinformation sur la COVID et sur la variole du singe révèle des tendances : non seulement les théories du complot ont-elles des sources d’inspiration communes —« nouvel ordre mondial »,  Bill Gates, etc.— mais en plus, elles sont des « portes d’entrée », résume Caulfield en entrevue à la CBC. Ces gens dénoncent les vaccins, mais rapidement, ils sont en train de dénoncer les « laboratoires secrets » en Ukraine. En vertu du principe, étudié dans la dernière décennie, voulant qu’une personne qui croit à une théorie du complot, va généralement croire à au moins une autre théorie du complot.

    L’existence de telles tendances ouvre des pistes de solution. D’un côté, il pourrait s’avérer utile de suivre de plus près l’évolution de ces allégations douteuses: des chercheurs et des journalistes pourraient tenter de prédire les fausses nouvelles qui vont émerger lors de la prochaine crise sanitaire afin de les « pré-déboulonner ». Et c’est sans compter qu’après avoir ciblé Facebook et YouTube ces dernières années, ceux qui tentent de freiner la dissémination de fausses nouvelles devraient regarder TikTok avec plus d’attention.

    Photo : Pressureua /  Dreamstime.com

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