19 mai 2022

    Une femme refuse de quitter l’hôpital sans voir son époux en quarantaine

    Les protocoles sont difficiles pour les familles mais nécessaires, insiste la directrice

    Isabel Mosseler

    Réseau.Presse – IJL

    Tribune : la voix du Nipissing Ouest

    On a l’habitude de voir Marie-Paule Roberge dans la chorale de l’église ou comme bénévole à des activités communautaires, et non pas expulsée de force d’un endroit par la police. C’était donc surréel de la voir escortée hors de l’Hôpital général de Nipissing Ouest par deux agents de la Police provinciale de l’Ontario le jeudi 17 mars. Mme Roberge refusait de partir sans avoir vu son époux Hector, 84 ans, admis la veille et placé en quarantaine pendant dix jours suite à un test positif à la COVID-19. Elle a finalement accepté de quitter l’hôpital lorsque la police a été appelée pour la faire sortir.

    Mme Roberge souligne qu’elle est l’aidante principale de son époux et selon elle, la politique de l’hôpital devrait être modifiée pour refléter cette désignation. Visiblement bouleversée, elle était inquiète que son mari se retrouve seul au moment même où il avait le plus besoin d’elle. « L’une des choses que nous avons appris pendant cette pandémie, c’est à quel point la famille est essentielle pour aider les patients en soins de longue durée et dans les hôpitaux. C’est pour cela qu’on désigne des « aidants essentiels » », dit-elle.

    Lorsqu’elle a emmené son époux à l’hôpital, elle ne pouvait pas entrer avec lui au service des urgences. Elle a donc attendu trois heures, puis on lui a dit qu’il était atteint de la COVID-19 et qu’il serait donc isolé pendant dix jours. « Il avait commencé à avoir des symptômes le 6 mars. Après un test rapide fait le 6 mars, j’ai appelé notre médecin de famille, la pharmacie, le bureau de santé publique, l’hôpital… pour demander un médicament antiviral. »

    Elle fait référence au Paxlovid, un médicament approuvé par Santé Canada le 17 janvier 2022. L’Ontario a reçu une quantité limitée du médicament, réservé aux personnes les plus à risque de maladie grave. Or, le Paxlovid doit être administré dans les cinq jours suivants l’apparition de symptômes pour être efficace. « On m’a dit qu’il n’y en avait pas en Ontario, » dit Mme Roberge, frustrée par le manque de renseignements clairs.

    C’est après dix jours de quarantaine à la maison que Mme Roberge a finalement emmené son mari à l’hôpital, le 16 mars. Selon elle, on lui aurait dit qu’elle pourrait le voir le lendemain, mais cette visite lui a été refusée malgré tous ses arguments le 17. Elle s’est adressée aux infirmières, à la gérante de contrôle des maladies infectieuses, à la directrice de l’hôpital. Elle a montré un test COVID négatif. Rien à faire. « Même si j’avais un résultat négatif, même si j’avais été vaccinée trois fois, même si je pouvais porter de l’équipement de protection personnelle… je n’avais toujours pas le droit de voir mon mari. »

    Le même jour, elle a appris que l’hôpital avait cinq doses du médicament antiviral fourni par la province. « Même la directrice générale ne savait pas que l’hôpital avait ces infusions antivirales, » avance Mme Roberge. Elle a insisté pour que son époux reçoive le médicament, mais c’était trop tard. « J’ai parlé longuement [au député provincial] John Vanthof, et la province ne parle pas de ce traitement contre la COVID. Ils en parlent à la télévision américaine; il faut le prendre dans les cinq jours suivants les symptômes. »

    Mais pour l’hôpital, le test qui compte est celui du 16 mars, et non le test du 6 mars fait à la maison, donc il y avait confusion sur « le premier jour », d’après Mme Roberge. « Ils m’ont dit que je n’avais aucune preuve » qu’il était positif le 6 mars, dit-elle. « C’est très mal organisé; les gens sont mal renseignés. (…) La période électorale approche, on enlève les restrictions sanitaires; c’est le temps de lever notre voix. C’est pour ça que j’ai appelé John Vanthof; il faut que ça change. »

    Le 21 mars, Mme Robege n’avait toujours pas vu son époux et elle en restait furieuse. « Si j’ai choisi d’agir, c’est parce que je ne veux pas que d’autres familles vivent la même situation; j’ai vu trop de personnes mourir seules. À Au Château [foyer de soins de longue durée], j’ai fait partie de l’équipe de dépistage pendant deux ans, pour la COVID. La famille devrait faire partie de l’équipe de soins. »

    Elle dit que c’est inhumain autant pour les familles et les aidants que pour les patients. « J’en suis traumatisée. J’ai des palpitations. J’ai appelé mon mari, et il ne pouvait pas répondre parce que le téléphone était trop loin de son lit et il ne peut pas se lever. J’ai dû appeler le service infirmier pour aller lui donner le téléphone… c’est frustrant. »

    De plus, M. Roberge parle peu l’anglais et Mme Roberge dit que les services en français étaient inadéquats. « Sa langue maternelle, c’est le français; il vient de Verner et cette génération est très francophone… Il y a un certificat affiché au mur indiquant que l’Hôpital général de Nipissing Ouest est désigné bilingue et qu’il offre des services en français… au moins 50% du personnel. Je m’adresse toujours aux personnes en français d’abord et l’on me dit « je ne parle pas français », du service d’admission jusqu’à l’assistante administrative. »

    Mme Roberge craignait que son époux se sente isolé, incompris et en danger. « Il avait l’impression qu’il n’allait pas sortir de là, qu’il allait y mourir ! »

    Enfin, M. Roberge a pu sortir de l’hôpital pour être soigné à la maison, mais Mme Roberge dit que son état reste précaire. Elle préfère qu’il soit entouré de sa famille que seul dans un hôpital. « Il faut parler pour ceux qui ne peuvent pas le faire. Ce n’est pas comme moi d’insister « je refuse de partir avant de voir mon mari », mais c’est tellement inhumain ce qui se passe. Ma mère est décédée pendant la pandémie à Au Château, et seulement deux membres de la famille pouvaient entrer aux soins palliatifs à la fois. Nous avions seulement cinq minutes et l’infirmière est entrée en disant « Il faut partir. Vous devez partir. Allez, allez. » Pourquoi ? Elle ne respirait plus. Qui pensez-vous protéger en ne laissant pas une famille endeuillée dire adieu à leur mère ? C’était la même chose pour ma belle-mère. Il y a tant d’histoires comme celles-là; il faut en parler ! »

    Cynthia Desormiers, directrice générale de l’Hôpital général de Nipissing Ouest, dit qu’elle comprend tout à fait la détresse des familles. Elle ne peut pas parler d’un cas particulier afin de respecter la vie privée des patients, mais elle exprime sa compassion. « C’est important de reconnaître que ces situations sont dures pour les patients et les familles, mais c’est aussi difficile pour notre personnel. Personne ne veut refuser aux amis et à la famille l’accès aux patients. Or, pendant la pandémie, nous avons dû établir des règles constantes et des protocoles solides qui reflètent les normes à travers l’industrie des soins de santé, afin d’assurer la sécurité de tous. Nous avons 300 employés et au moins 99 patients et résidents dans l’hôpital à tout moment, et il faut prioriser la sécurité. Lorsque nous avons un patient en quarantaine à cause de la COVID-19, ce patient ne peut recevoir aucun visiteur, et ça comprend les aidants naturels. »

    Cette politique était dictée par la province au départ, et l’hôpital a choisi de la maintenir. « Lorsque l’ordre de la province a été retirée il y a une semaine, les hôpitaux ont pu fixer leur propre politique. Je travaille de près avec l’Association des hôpitaux de l’Ontario et je suis au courant de ce que font les autres. » Selon Mme Desormiers, les hôpitaux à travers l’Ontario observent les mêmes pratiques. « Ces décisions sont fondées sur la science, la recherche et les données et tout ce que nous avons appris sur la COVID-19 au cours des derniers deux ans et demi. »

    Elle ajoute que l’hôpital se garde une certaine flexibilité en cas de décès imminent, «mais si une personne est admise en soins actifs et qu’il ne s’agit pas de soins palliatifs ou fin de vie, alors nous devons suivre ces règles. Pendant toute la pandémie, nous avons eu une seule éclosion, très brève, et c’est grâce aux politiques que nous avons mises en place. Si l’infection se répandait, il faudrait tout fermer. Savez-vous combien de personnes cela toucherait ? »

    Mme Desormiers dit que l’hôpital fait tout son possible pour alléger la souffrance des patients et des familles, mais la prévention reste la priorité. « Ce variant Omicron est très contagieux et il se répand extrêmement rapidement. Le contrôle des infections est donc primordial. (…) Toutes nos politiques et procédures sont revues et révisées continuellement pour assurer la sécurité de tous. Nous offrons aux patients de communiquer par Facetime, chaque chambre a son téléphone, (…) nous donnons le numéro du poste infirmier [aux familles] si le patient ne peut pas répondre au téléphone soi-même… C’est une situation difficile pour tout le monde, très difficile. Nous avons beaucoup de compassion pour les familles… Cela fait 2,5 ans que nous devons expliquer ces décisions difficiles de façon régulière. »

    Selon Mme Desormiers, la seule solution en vue, c’est la fin de la pandémie. « Nous aimerions tous que ce soit déjà fini. Or, il y a un nouveau variant que nous surveillons de près, et nous ne savons pas à quoi nous attendre. Nous sommes toujours heureux de pouvoir alléger les restrictions dès que la situation s’améliore, mais il faut aussi être prêt à resserrer les règles si les cas remontent hors contrôle. »

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