28 septembre 2022

    Une campagne électorale québécoise « à l’ontarienne » ?

    ANTOINE TRÉPANIER – Le Droit

    ÉMILIE GOUGEON-PELLETIER – Initiative de journalisme local — Le Droit

    La Coalition avenir Québec part largement favorite dans cette campagne électorale et tous les sondages indiquent qu’elle sera reportée au pouvoir en octobre. Pas si vite, diront les Ontariens. Une élection se joue toujours… le jour du vote.

    Fin juillet 1990, Evelyn Gigantes savait très bien dans quoi elle s’embarquait.

    C’était une ligne de départ où la partie était jouée d’avance. Les libéraux, largement majoritaires en 1987, menaient dans les sondages et tout indiquait qu’ils allaient gagner facilement l’élection provinciale ontarienne.

    « Je n’avais pas vraiment l’impression qu’on allait gagner », se remémore la candidate néo-démocrate dans Ottawa-Centre.

    Aujourd’hui âgée de 79 ans, celle qui a grandi à Aylmer en Outaouais se souvient de l’élection de 1990 comme si c’était hier. Elle est la seule candidate néo-démocrate à avoir battu un député libéral sortant à Ottawa, dans une élection où les libéraux ont perdu de façon historique.

    « Nous avions eu une forte participation. Les circonstances étaient bien différentes d’aujourd’hui », explique celle qui est devenue ministre de la Santé.

    Quand ça va bien

    Les libéraux allaient pourtant si bien à l’été 1990. Malgré certains scandales et l’échec de l’Accord du lac Meech, le premier ministre David Peterson était déterminé à projeter une image de stabilité et de compétence à la tête de la province.

    Après tout, c’est lui qui avait mis fin à la dynastie progressiste-conservatrice en 1985 avec un message de renouveau politique campé à gauche.

    Puis deux ans plus tard, il était reporté au pouvoir avec 95 des 130 sièges à Queen’s Park.

    Moins de trois ans plus tard, il en voulait davantage. L’Ontario, disait-il, avait besoin d’un gouvernement stable dans la foulée de l’échec de l’Accord du lac Meech.

    À l’instar de Justin Trudeau l’année dernière, M. Peterson n’a cependant jamais été capable de justifier clairement pourquoi il déclenchait cette élection.

    Plus la campagne électorale avançait, plus les Ontariens commençaient à s’inquiéter. L’inflation avoisinait les 4% en août 1990 au Canada et on sentait les premiers effets d’une récession.

    « [Les Ontariens] avalaient moins bien cette vision de M. Peterson où les ciels sont toujours bleus et où tout va bien », note le politologue de l’Université McMaster, Peter Graefe.

    « Bob (Rae) avait un certain gravitas et il savait certainement comment identifier les problèmes politiques. »

    Evelyn Gigantes, ex-candidate néo-démocrate dans Ottawa-Centre

    Quand ça va mal

    Les pelures de bananes en cours de route se multipliaient au rythme des attaques des groupes de pression et des syndicats.

    « Bien que les électeurs puissent être grincheux en ce moment, ils vont finir par se boucher le nez et réélire les libéraux. Après tout, ils ne voteront pas pour Mike Harris, et qu’est-ce qu’ils vont faire, voter NPD? », s’était même moqué Ian Scott, alors Procureur général.

    N’empêche, durant la campagne, les libéraux atteignaient les 50% d’appuis dans les intentions de vote. C’est à deux semaines du scrutin que le déclin a commencé à s’opérer. Les libéraux avaient alors glissé de 10 points. Puis une semaine plus tard, les néo-démocrates prenaient l’avance.

    Les libéraux paniquaient pendant que les néo-démocrates gagnaient du terrain sans faire l’objet d’un examen minutieux de leur programme.

    « Un gouvernement néo-démocrate serait dangereux pour votre santé », a même lancé David Peterson. Mais Bob Rae et son équipe continuaient leur chemin.

    Peter Graefe rappelle que ce dernier accusait vigoureusement le gouvernement d’être complaisant, de manquer de sérieux et d’ignorer les besoins du public. Evelyn Gigantes s’en souvient aussi.

    « Bob avait un certain gravitas et il savait certainement comment identifier les problèmes politiques », note Mme Gigantes.

    Puis le 6 septembre, le NPD remporte l’élection avec 74 sièges. Le parti n’en avait que 19 à la dissolution de la Chambre.

    « Pour être parfaitement honnête, je n’ai jamais pensé que cela arriverait », admet le nouveau premier ministre, fraîchement élu.

    1. Rae, qui est aujourd’hui ambassadeur du Canada aux Nations unies, a décliné notre demande d’entrevue.

    Avec le recul, on constate que la victoire néo-démocrate s’explique notamment par la force des tiers partis qui ont recueilli plus de 6% du vote. Mais aussi par des victoires à l’arraché dans le tiers des circonscriptions remportées. Le NPD a également bénéficié d’un taux de participation de 64%, du jamais vu depuis.

    Et maintenant?

    Aujourd’hui, l’agrégateur de sondages Qc125 place la Coalition Avenir Québec à 42%, loin devant les libéraux à 18% et Québec solidaire à 15%.

    « L’exemple de David Peterson et de Bob Rae en 1990, c’est vraiment le plus proche [de l’élection québécoise de 2022] », note le créateur de Qc125, Philippe J. Fournier.

    Similaire peut-être, mais pas identique. Après tout, l’avance de la CAQ est immense dans les intentions de vote, mais aussi dans la satisfaction à l’égard du gouvernement, dans le choix du meilleur premier ministre et dans le financement des partis.

    Qc125 évalue à 99% les chances de voir François Legault être reconduit au pouvoir. «Il faudrait une tempête parfaite pour qu’il perde», soutient M. Fournier.

    En 2016, Hillary Clinton avait les mêmes chances d’être élue présidente des États-Unis.

    Au Parti libéral du Québec, une source confie que l’équipe de Dominique Anglade veut éviter les erreurs des libéraux ontariens en 2022. Ces derniers n’ont jamais été en mesure d’ébranler le premier ministre Doug Ford et ont passé une grande partie de la campagne à s’en prendre aux néo-démocrates.

    Résultat? Le parti n’est toujours pas reconnu à Queen’s Park, avec seulement 8 sièges.

    Les libéraux veulent plutôt s’inspirer de la victoire de Justin Trudeau en 2015. La campagne « positive et agressive », dit-on, aura convaincu les Canadiens d’élire un gouvernement « différent ».

    Pendant ce temps, François Legault pourrait bien vouloir imiter Doug Ford, qui en mai, a fait une campagne méthodique, tranquille, tout en consolidant ses appuis et réussissant à faire des percées dans des régions névralgiques.

    Mais 32 ans après l’euphorie d’une victoire inattendue, Evelyn Gigantes repense à son parti, sous-estimé par tous les observateurs, et qui aura fini par surprendre un premier ministre qui tenait peut-être les électeurs pour acquis.

    « J’aimerais savoir [si notre recette fonctionnerait au Québec aujourd’hui]. Ce serait merveilleux de savoir », dit-elle.

    Photo principale : The New York times

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