2 Décembre 2022

    Un homme de Verner part combattre en Ukraine

    Isabel Mosseler – IJL – Réseau.Presse – Tribune : la voix du Nipissing Ouest

    Shawn Duquette est récemment rentré chez-lui, à Verner, après avoir servi comme soldat volontaire auprès de la Légion étrangère en Ukraine. Une blessure à la jambe l’a obligé à interrompre sa mission, mais il reste profondément marqué par l’expérience et la vaillance des combattants sur le terrain – des combattants de tous les coins du monde unis dans le même désir de défendre la liberté et la démocratie. Il a voulu se rendre en Ukraine «juste pour aider, comme n’importe qui qui verrait un intimidateur s’en prendre à une victime qui n’est pas de taille. (…) Je me suis dit qu’avec mon parcours et mon expérience, je pouvais peut-être faire une différence.»

    Ce parcours comprend 18 ans d’expérience militaire, soit dix ans à l’armée de terre et huit ans dans la marine. En 2008, il a été libéré des Forces armées canadiennes et s’est installé dans cette région pour être plus près de la famille de son épouse. Le couple est originaire d’Halifax. Depuis, il est pompier volontaire à la caserne de Verner et travaille comme civil à la base militaire de North Bay. Il a aussi un fils militaire. C’est donc à 48 ans qu’il a décidé d’aller défendre David contre le géant Goliath. «L’Ukraine n’a rien fait de provocateur ; le président Zelensky et son nouveau gouvernement travaillaient simplement à essayer d’éliminer la corruption et à faire avancer leur adhésion à l’Union européenne,» dit M. Duquette, déplorant l’agression gratuite de la Russie.

    (Avant de continuer la lecture, soyez conscient que ce qui suit peut déranger. De plus, M. Duquette a précisé qu’il ne pouvait rien dévoiler qui mettrait en péril les opérations militaires en cours.)

    Comme bien de ses confrères au combat, M. Duquette voit l’Ukraine comme un «dernier bastion» pour défendre les démocraties émergentes et nouvelles. «[Vladimir] Poutine ne s’arrêtera pas à l’Ukraine; il attaquera ensuite la Moldavie ou une autre nation qui ne fait pas partie de l’OTAN. Je pense que bien des gens pensent comme moi, parce que la Légion étrangère là-bas n’a pas de mal à recruter. J’ai travaillé avec des Colombiens, des Espagnols… Je me suis lié d’amitié avec un gars de l’Espagne; trente jours avant, il ne parlait pas l’anglais du tout et maintenant nous pouvons converser. En Ukraine, je me suis fait des amis Américains aussi, des gars de la marine, de l’armée américaine. Un gars de la marine américaine était technicien nucléaire sur un porte-avion.» Le conflit ukrainien a un effet unificateur chez de nombreux anciens soldats du monde entier, qui y voient une cause noble à défendre, même au risque de ne jamais revenir.

    Or, M. Duquette déconseille aux jeunes sans expérience de s’engager dans un rôle de combattant. «J’ai rencontré un jeune de 19 ans, du Michigan, sans expérience aucune. Il a obtenu son diplôme du secondaire, puis il a fait ses bagages et pris un billet d’avion pour l’Ukraine. Il a le cœur à la bonne place, mais sans expérience militaire, se joindre à la Légion étrangère n’est pas le meilleur moyen d’aider. Il y a d’autres organismes, comme la Croix rouge ou des groupes d’aide humanitaire.» Il souligne qu’il faut beaucoup de ressources pour entraîner et bien préparer quelqu’un au combat, et l’Ukraine n’a pas ces ressources. Néanmoins, il ajoute que les Ukrainiens sont très reconnaissants envers les combattants d’expérience qui leur viennent en aide.

    Il dit que les soldats étrangers sont accueillis à bras ouverts en Ukraine. «Ils reconnaissent le sacrifice que bien des gars font, laissant leur famille et leur emploi pour aller les aider (…) Puis le respect est réciproque, surtout envers l’armée ukrainienne. C’est David contre Goliath et ils tiennent le coup. Les Ukrainiens comptent surtout des soldats conscrits maintenant. Au début, c’était l’armée professionnelle et le Canada forme cette armée depuis 2014… Leur armée professionnelle fait de grands progrès, elle est presque au niveau des pays de l’OTAN,» explique M. Duquette. Avant cela, l’armée ukrainienne «était calquée sur l’armée russe, et d’après ce que j’ai vu, les atrocités, ce n’est pas un bon modèle d’armée. C’est plutôt un gang de rue en uniforme. Il n’y a pas de discipline, pas de soldats de qualité, et ne font que du massacre. Ils pendent des corps sur les poteaux téléphoniques. C’est terrible ce qu’ils font.»

    1. Duquette dit qu’il a vu de ses propres yeux la nature barbare de l’invasion russe. «On voit la destruction partout et je ne me suis même pas rendu au front avant d’être blessé,» dit-il. Il ne veut pas parler de sa blessure, de comment et où il a été blessé, sauf pour dire «j’ai été là 17 jours et puis j’ai eu le muscle du mollet gauche déchiré. Évidemment, ce n’est pas idéal d’avoir sa mobilité réduite en zone de guerre. C’est difficile d’éviter des projectiles comme ça.» Il regrette d’avoir été obligé de quitter si vite, mais il se console d’avoir réalisé une part de ses objectifs. Il a apporté des fournitures médicales, une trousse médicale de combat, et d’autres ressources laissées à la Légion étrangère. Il a essayé de rendre service dans un domaine autre que le combat, mais sa jambe allait prendre du temps à guérir et il s’est rendu compte qu’il deviendrait un fardeau entre temps.
    2. Duquette explique que la Légion étrangère travaille de concert avec l’armée ukrainienne, sous la direction stratégique de cette dernière, contrairement à ce que voudrait faire croire la propagande russe. «C’est la même force. La Légion étrangère fait partie de l’armée ukrainienne dans cette mission. Les membres signent un contrat, prêtent serment à l’armée ukrainienne. Alors lorsque la Russie parle de mercenaires étrangers, de tueurs à gage, c’est totalement faux.» En fait, les services de renseignements britanniques ont dévoilé que c’est la Russie qui a déployé au moins 1000 mercenaires privés, de la compagnie russe Wagner Group et de la Tchétchénie, la Syrie et l’Est de la Russie. «Ce ne sont pas des gentils!» Il ajoute que tous les soldats étrangers capturés sont menacés d’exécution, contrairement à la loi internationale. Or, M. Duquette affirme que les Russes n’en ont rien à faire du droit international.

    Vu le risque pour les combattants étrangers, il n’est pas surprenant que l’épouse et la famille de M. Duquette n’étaient pas enchantées de le voir partir en Ukraine. Néanmoins, «ils ont compris pourquoi je devais y aller. C’est la même raison que je suis pompier, la même raison que je suis devenu soldat. Ça fait partie de moi, je veux faire ce que je peux pour aider, surtout quand l’on voit un petit menacé par un grand.» Il ajoute que ce combat est particulièrement important, car la sécurité de plusieurs autres pays dépend du sort de l’Ukraine. «Le grain exporté par l’Ukraine… soit ce grain ne pourra pas sortir du pays, ou il sortira en quantité limitée… ou les pays devront se résigner à acheter le grain ukrainien volé par les Russes. Les Russes transportent le grain par bateau et camion maintenant. Ils volent tout, et ce qu’ils ne peuvent pas voler, ils le détruisent, le font exploser… Ils n’ont pas de limite, et c’est plus difficile pour les Ukrainiens car ils combattent sur leurs propres terres donc ils font plus attention aux endroits où ils bombardent. Ils choisissent avec soin leurs cibles parce que ce sont des villages ukrainiens où ils essaient juste de chasser les Russes. Par contre, les Russes n’ont pas ce souci; ils peuvent bombarder sans relâche. (…) Même quand ils ont capturé une ville, comme Marioupol, il ne reste que des décombres.»

    Il est d’autant plus touché par la forte résistance et le moral des Ukrainiens. M. Duquette dit qu’il a fait connaissance avec des familles ukrainiennes, distribuant des drapeaux canadiens aux enfants. Il souligne que le Canada compte la troisième plus importante population d’origine ukrainienne, après l’Ukraine et la Russie. «Outre la barrière de la langue, il n’y a pas beaucoup de différence entre les Ukrainiens et nous; ils aiment une bonne bière froide, la pizza, la bonne bouffe et le soccer.»

    Shawn Duquette dit qu’il ne regrette pas sa mission et qu’il aimerait même retourner en Ukraine. Il y est allé à ses frais, des frais non-négligeables. Aujourd’hui, même après tout ce qu’il a vu, il reste optimiste. «Les Russes ne s’attendaient pas à une si forte résistance. Ils pensaient pouvoir entrer comme un rien et prendre le pays, mais les Ukrainiens avaient une autre idée. Non… Je pense que les Russes ont plus de succès dans l’est parce qu’ils sont près de la Russie pour se ravitailler. (…) Mais si les Ukrainiens peuvent prendre le dessus sur l’artillerie russe, ce qui arrive avec les systèmes de fusée que leur envoient les autres pays afin qu’ils aient une portée de tir plus longue que les Russes, alors ils pourront ralentir le ravitaillement et compliquer l’avancée russe.»

    1. Duquette ajoute que des trains pleins de réfugiés quittent l’Ukraine. Pourtant, il dit que le moral des troupes et du peuple reste fort. «Je pense que les Ukrainiens croient qu’ils vont gagner. Ce que cette victoire donnera en bout de ligne…» Il s’arrête en pensant au pays en décombres qu’il faudra rebâtir. «Cette agression de la Russie ne doit pas rester sans réponse, et une bonne part du globe soutient l’Ukraine. Lorsqu’on travaille avec des soldats du Taiwan et du Japon, on se rend compte… tous sont unis dans cette mission, tous là pour les mêmes raisons.»
    2. Duquette est satisfait de voir que le Nipissing Ouest est parmi les communautés qui affichent leur soutien à l’Ukraine. «Continuez à contribuer, continuez à afficher votre soutien local pour l’Ukraine. La Croix rouge est très active là-bas. Notre service d’incendie local a fait don d’équipement et de tenues protectrices,» dit-il.

    Selon lui, le peuple ukrainien mérite des éloges autant que du soutien. «Des femmes ukrainiennes, des grands-mères de 70 ans, nous ont dit «je ne quitterai pas, montrez-moi comment utiliser cette arme.» Comment ne pas respecter ça? L’humour ukrainien est acerbe mais tellement drôle : un char d’assaut russe est en panne d’essence et un fermier s’approche et dit «je peux vous remorquer jusqu’en Russie si vous voulez!» Les fermiers ukrainiens ont plus de chars d’assaut que l’armée canadienne! Ce sont des gens incroyables. Mon seul regret est de ne pas avoir pu rester plus longtemps. Si j’en ai l’opportunité et les ressources financières, j’y retournerai une fois guéri.»

    Photo principale : Courtoisie

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