24 septembre 2022

    Sans-abri: crise dans l’hébergement d’urgence à Toronto

    Des centaines de lits supplémentaires dans les refuges, des sites de repos, quatre centres de réchauffement… Chaque hiver, Toronto s’organise pour assurer la sécurité des sans-abri.

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    Clément Lechat

    IJL – Réseau.Presse – l-express.ca

     

    La ville possède le plus grand réseau d’abris pour itinérants au Canada. Son plan de services pour l’hiver restera actif jusqu’au 15 avril au minimum. Mais face à la demande qui explose lorsque les températures chutent, les acteurs francophones se mettent en ordre de bataille.

    Voici un tour d’horizon, en deux parties, des enjeux et des solutions avec une professionnelle de l’hébergement, un travailleur social, des juristes et un avocat.

    Hébergement d’urgence en crise

    « Nous ne pourrons pas accueillir tous ceux qui en ont besoin », affirme sans détour Vanessa Sindayihebura, directrice des opérations et des finances chez Margaret’s Housing and Community Services.

    L’organisme procure depuis 1984 des hébergements aux femmes en prise à des problèmes de maladies mentales et de toxicomanie. Comme chaque hiver, la ville de Toronto l’a sollicité pour accroître ses capacités.

    Margaret’s accueille déjà 300 à 400 itinérants chaque année en hébergement temporaire.

    L’organisme propose des services journaliers, comme dans son site de repos à l’intersection des rues Dundas et Sherbourne. Un endroit « Bien connu pour être un lieu de rassemblement pour les sans-abri et les gens marginalisés par notre société », précise Mme Sindayihebura.

    « Mais, cette année comme l’année dernière, il faut prendre en compte la pandémie et le fait qu’on ne peut pas fonctionner à pleine capacité », précise-t-elle.

    Et pour cause, les hébergements d’urgence fonctionnent en service réduit en raison de la distanciation physique et des mesures prises pour lutter contre la pandémie.

    Insécurité

    Au-delà du contexte sanitaire passager, c’est une crise plus profonde qui touche l’hébergement d’urgence. Elle n’a rien de nouveau.

    Chaque année, des lits se retrouvent tout simplement vides. En voyant ces centres financés par le contribuable, mais sous-utilisés, beaucoup sont ceux qui trouveraient la situation  aberrante. Mais il n’y a rien d’étonnant pour Vanessa Sindayihebura.

    « Beaucoup de sans-abri n’en profitent pas parce qu’ils ne sont pas en sécurité dans ces lieux. Ils préfèrent rester dehors », affirme-t-elle.

    Vols, agressions, insalubrité… Ces problèmes chroniques sont bien connus des professionnels du secteur, comme Renaud Saint-Cyr, travailleur social « de terrain » et directeur d’Alpha Toronto depuis 1991, un centre de formation pour adultes francophones.

    « C’est comme ça tous les jours. Ces abris, je ne pense pas qu’ils soient sécuritaires. Ils ne l’ont jamais été », affirme-t-il d’emblée lorsqu’on l’interroge sur l’insécurité dans les centres d’hébergement.

    « Que ça soit à Toronto où n’importe où dans le monde, ce n’est pas là que tu veux rester. Il y a des abris avec des punaises de lit, de la tuberculose, des gens qui sortent de prison, des toxicomanes désespérés, des gens qui sont carrément là pour voler les autres… »

    « Il y a un manque de sécurité. Bien que je suis convaincu que les autorités et les employés font du mieux qu’ils peuvent ».

    Considérer la santé mentale

    Dans ces lieux que Renaud Saint-Cyr qualifie de « terrifiants », il faut ajouter la prégnance des problèmes de santé mentale. Ils concernent 50% de la population itinérante à Toronto, selon le dernier rapport  Street Needs Assessment.

    La rue représente un ultime espace de liberté face aux traitements pour celles et ceux qui refusent d’être médicamentés, insiste M. Saint-Cyr. « Être dans la rue est une façon d’être libre d’une dose de lithium. En prendre, c’est comme être en prison dans ton propre corps: tu essayes d’hurler pour en sortir ».

    Or, selon Vanessa Sindayihebura, ces défis de santé mentale sont jusqu’à présent passés sous les radars des autorités. L’hiver reste avant tout une période où il faut rapidement gérer l’urgence de court terme… Au risque d’ignorer des « détails » importants, comme la santé mentale.

    À l’inverse, Margaret’s a décidé de faire de la santé mentale et de la toxicomanie sa priorité, quelle que soit la saison. Selon le Homless Hub, 75 % des femmes itinérantes vivraient avec des problèmes de santé mentale.

    « Nous offrons des services de soutien et d’accompagnement pour trouver des solutions durables aux obstacles liés aux problèmes de santé mentale, aux dépendances, et à d’autres défis, comme la pauvreté et la discrimination », explique-t-elle.

    Par exemple, des intervenants peuvent superviser les logements de Margaret’s. En fonction des besoins des clientes, ils sont présents une seule fois par semaine, ou bien 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

    Vanessa Sindayihebura en est convaincue: « tous les acteurs clés du secteur devraient collaborer pour préparer un plan, et pas jute pour l’hiver ».

    Plus de coopération franco-anglo

    Au registre de ces « angles morts » de la collaboration, on retrouve la question des services en français. Les sans-abri francophones représenteraient 5 % de la population itinérante à Toronto. Selon une enquête de la ville publiée en 2018, 200 seraient incapables de s’exprimer en anglais.

    Comment faire pour les orienter vers les services les plus adaptés ? Le manque de collaboration entre les acteurs anglophones et francophones est le principal obstacle identifié par Margaret’s.

    C’est pourquoi l’organisme s’est lancé dans un projet de partenariat avec le Centre francophone du Grand Toronto (CFGT), l’organisme communautaire de référence pour le public francophone de la région.

    Le CFGT ne dispose pas de places d’hébergement d’urgence. Néanmoins, il possède de nombreuses ressources pour aider les sans-abri à se réinsérer dans la société et à trouver un logement.

    Il a par exemple lancé en juin un programme d’aide au logement dans la région de Peel à destination des itinérants francophones ou à risque de le devenir.

    Pourparlers en cours

    Margaret’s et le Centre francophone sont en discussion. Rien n’est pour le moment gravé dans le marbre. « Nous discutons de modèles de services qui pourraient avoir un impact et des solutions durables », précise Mme Sindayihebura.

    Ce possible partenariat s’inscrit dans le cadre d’un projet pilote révélé l’année dernière par le CFGT. L’objectif ? Offrir un logement de soutien aux femmes vulnérables en proie à des défis de santé mentale.

    « Nous espérons conclure un accord pour que ces femmes accèdent aux logements de Margaret’s et bénéficient de nos services conjoints», commente Aline Nizigama, directrice des projets stratégiques et partenariats au Centre Francophone.

    L’initiative est saluée par Renaud Saint-Cyr, qui appelle à des études pour connaître la réalité de la demande en services francophones pour les sans-abri de Toronto.

    « Le défi, c’est de faire comprendre que demander un service en français et de solutionner en français, c’est probablement une meilleure solution pour les francophones que d’aller vers la machine anglophone », explique-t-il.

    Une machine intimidante, « énorme et anonyme » face à laquelle les organisations francophones « à taille humaine » disposent d’atouts, selon le travailleur social. « Le fait français est plus petit, donc c’est plus facile d’aider quelqu’un de cette façon-là. »

    La situation sanitaire a ralenti les pourparlers entre Margaret’s et le CFGT, mais les deux organismes espèrent bien conclure une entente en février.

    Photos

    Titre : Sans-abri Centre rechauffement.jpg

    Légende : Des centres de réchauffement ouvrent leurs portes cet hiver.

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