15 août 2022

    Maires forts : manque de transparence reproché à Doug Ford

    ÉMILIE GOUGEON-PELLETIER

    Initiative de journalisme local — Le Droit

    La question est sur toutes les lèvres: pourquoi Doug Ford a-t-il attendu après les élections provinciales avant d’annoncer qu’il voulait accroître le pouvoir des maires d’Ottawa et de Toronto ?

    Le premier ministre ontarien Doug Ford a confirmé cette semaine qu’il a l’intention d’accorder aux maires des capitales fédérale et provinciale les pouvoirs dont bénéficient les « maires forts », un concept populaire aux États-Unis.

    Cette autorité accrue donnerait aux maires plus de pouvoir en matière de budgets et de nominations et comprendrait le droit de veto, qui ne pourrait être annulé que par un vote des deux tiers du conseil municipal, a-t-il lancé en mêlée de presse, mercredi.

    Il a aussi fait savoir qu’il s’agira d’un projet-pilote pour les villes d’Ottawa et de Toronto qui pourrait éventuellement être étendu aux maires d’autres municipalités.

    Doug Ford a l’intention d’apporter les changements juste à temps pour les élections municipales du 24 octobre.

    « Comment ça se fait que ça n’a pas été débattu en campagne électorale? Pourquoi ça a été présenté en plein mois de juillet? Et comment ça se fait que ça ait été présenté alors que les députés ne siègent pas à Queen’s Park? Il y a beaucoup de questions. »

    Geneviève Tellier, politologue

    Pourquoi avoir attendu ?

    Le porte-parole du NPD ontarien en matière d’affaires municipales Jeff Burch s’est demandé « pourquoi le premier ministre Doug Ford a gardé secret son plan de “ maire fort ” tout au long de la campagne ».

    C’est aussi l’une des nombreuses questions que se pose la professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, Geneviève Tellier.

    « Comment ça se fait que ça n’a pas été débattu en campagne électorale ? Pourquoi ça a été présenté en plein mois de juillet ? Et comment ça se fait que ça ait été présenté alors que les députés ne siègent pas à Queen’s Park ? Il y a beaucoup de questions », soutient la politologue.

    Elle estime que Doug Ford fait preuve d’un manque de transparence, et elle s’en désole. « Avec cette dernière campagne, les électeurs ont donné un mandat clair à Doug Ford, soit celui de la majorité. Le danger qui le guette, c’est de ne pas être trop arrogant et de se dire que tout ce qu’il veut va passer. Je pense que quand on a un gouvernement majoritaire, et surtout dans ce cas-ci, sans opposition, on devrait faire l’effort supplémentaire de faire comprendre ce que l’on veut et d’être transparent. »

    Le maire de Toronto John Tory, qui vise un nouveau mandat, vante les mérites du concept de « maires forts » depuis plusieurs années.

    Il a commenté l’idée de Doug Ford en conférence de presse, mercredi, où il a indiqué qu’il avait d’ailleurs glissé un mot à cet effet au premier ministre, de façon officieuse, lors de leur rencontre au mois de juin.

    Son homologue ottavien Jim Watson refuse pour sa part d’émettre quelconque commentaire, du moins jusqu’à ce que les détails du plan soient dévoilés.

    Mais jeudi, Le Droit a appris de source fiable que M. Watson n’a jamais été consulté à propos d’une telle mesure, et que ce n’est pas quelque chose qu’il avait demandé à la province.

    Le bureau du ministre des Affaires municipales et du Logement et celui du premier ministre n’ont pas retourné nos appels à ce propos.

    Confusion

    Outre le fait qu’Ottawa représente la deuxième plus grande ville ontarienne après Toronto, le gouvernement Ford n’a pas encore expliqué pourquoi c’est elle qu’il a choisie pour son projet de « maires-forts ».

    Doug Ford, un ancien conseiller municipal torontois et candidat défait à la mairie, est un partisan de longue date du modèle de gouvernance à « maire fort », comme le système en place à Chicago, où il a déjà habité.

    « Le maire de Toronto ou d’Ottawa, ou n’importe quel maire, doit prendre responsabilité pour tout, mais il a le même vote unique qu’un seul conseiller », déplorait-il mercredi.

    Le ministre des Affaires municipales et du Logement, Steve Clark, a expliqué la même journée que l’idée derrière l’attribution de pouvoirs accrus aux maires torontois et ottavien était de permettre l’accélération de la construction domiciliaire.

    Selon lui, cela permettrait aux maires « d’avoir les outils dont ils ont besoin pour faire des pelletées de terre » et augmenter l’offre de logements abordables.

    « Le premier ministre et moi sommes du même avis », a déclaré le ministre Clark.

    Or, questionné lui aussi à ce sujet, Doug Ford a répondu qu’il ne se « souvient pas à propos du logement abordable ».

    Accélérer les choses, vraiment ?

    Par ailleurs, le taux d’inoccupation est plus bas dans plusieurs autres municipalités de la province, comme à Kingston et à Peterborough, qu’à Ottawa et à Toronto.

    Si l’objectif principal est d’augmenter l’offre domiciliaire, pourquoi ne pas avoir choisi les régions où le manque est plus criant ?

    Le gouvernement Ford demeure sans réponse face à ce genre de questions. En fait, personne n’a encore été en mesure d’expliquer en quoi le fait d’accroître les pouvoirs des maires permettra d’accélérer la construction de logements dans ces municipalités.

    À Toronto, le conseil municipal a tenu jeudi sa dernière réunion avant les élections.

    Lorsqu’une conseillère municipale, Paula Fletcher, a demandé « comment des pouvoirs de maires forts pourraient conduire à la construction de plus de logements », le directeur général de la Ville Chris Murray a répondu qu’il « ne sait pas si nous sommes arrivés à cette conclusion ».

    Un autre conseiller municipal, Michael Colle, a lancé que ces questions de gouvernance ne sont que des « diversions » afin d’empêcher les élus de se concentrer sur les questions financières et de demander à la province de « nous montrer où est l’argent ».

    « Il est tout simplement scandaleux de dire que cela accélère la construction de logements abordables. C’est l’argent qui accélère la construction de logements abordables. »

    La province promet plus de détails, « très bientôt ».

    Atteinte à la démocratie

    La politologue Geneviève Tellier est d’avis que le fait de donner des pouvoirs encore plus grands que ceux qu’ils ont déjà aux maires nuit à la démocratie. « Prenons la construction de logements, par exemple. S’il y a bien quelque chose qui nécessite du temps et de la consultation, c’est bien ça. […] Le maire ne devrait pas pouvoir juste dire ‘c’est ça qui est ça’. C’est une atteinte à la démocratie parce qu’on enlève la parole aux citoyens et la consultation des conseillers municipaux. »

    Le chef du Parti vert ontarien Mike Schreiner juge lui aussi que le système de «maire fort» est une « attaque à la démocratie locale ».

    « Doug Ford n’a pas fait campagne sur ce changement au système de ‘maire fort’, a-t-il déploré, et maintenant, ils exploitent le besoin accru de logements comme raisonnement pour leurs efforts d’affaiblir la démocratie locale. Une diversité de points de vue est ce qui rend les gouvernements démocratiques représentatifs de la population qu’ils servent. »

    Même son de cloche pour Catherine McKenney, qui représente le quartier ottavien de Sommerset et qui se présente à la mairie d’Ottawa.

    « Il s’agit d’un geste antidémocratique qui éloigne la prise de décisions des résidents et de leur représentant au conseil. Nous devons responsabiliser les gens et non centraliser le pouvoir au haut du conseil », a réagit Catherine McKenney.

    Son adversaire Mark Sutcliffe, un ancien journaliste lui aussi candidat à la mairie, n’a pas critiqué la décision du gouvernement Ford, mais a indiqué qu’il est « prêt à travailler au sein du système actuel pour établir le consensus » à la Ville d’Ottawa.

    Photo : capture d’écran d’une vidéo sur Youtube

     

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