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S’il y a une espèce marine qui suscite peu d’intérêt, c’est bien l’anguille. Au point où il a fallu un siècle d’interrogations sur son cycle de vie pour confirmer qu’elle effectue bel et bien un voyage de 10 000 kilomètres à travers l’Atlantique pour aller se reproduire… et mourir.

Les Européens s’en nourrissent pourtant depuis des millénaires. Mais l’anguille d’Europe (Anguilla anguilla) ou anguille commune, qui peuple les rivières et les estuaires, de l’Islande jusqu’au Maroc, incluant l’intérieur de la Méditerranée, n’est en quelque sorte qu’une « étape » d’une vie qui a commencé dans la mer des Sargasses, cette région de l’Atlantique qui voisine les Antilles. Après leur naissance, les larves, appelées leptocéphales, entreprennent un long voyage vers l’Est —ayant l’avantage de nager dans le même sens que le courant. À destination, elles sont devenues des anguilles au corps transparent et faisant moins de 10 cm de long. Elles deviendront progressivement brunes et s’établiront en un endroit où elles prendront une teinte jaunâtre.

C’est cette dernière partie du cycle de vie qui peut durer de 10 à 14 ans, période pendant laquelle elles peuvent atteindre jusqu’à 80 cm, ce qui explique que c’est le type d’anguille qui soit le plus connu. En fait, raconte cette semaine le New Scientist, il a fallu attendre le début du 20e siècle pour que des chercheurs admettent que ce que certains croyaient être une larve en était bel et bien une, et non une espèce distincte d’anguille.

On soupçonnait depuis cette époque que l’anguille d’Europe terminait son cycle de vie en entreprenant une longue migration vers la mer des Sargasses, pour s’y reproduire, mais encore fallait-il le démontrer : attacher un traceur à une anguille est une chose, en avoir un dont la batterie puisse durer assez longtemps en est une autre. C’est en 2020 qu’une équipe a pu pour la première fois confirmer l’arrivée de cinq d’entre elles dans la mer des Sargasses.

L’intérêt ne vient pas de la seule curiosité face à une bestiole qui accompagne les vies de millions d’Eurasiens depuis des milliers d’années. C’est une espèce en voie de disparition : sa population en Italie représenterait aujourd’hui seulement 5 % de ce qu’elle était à l’époque romaine, selon Andrew Kerr, du groupe européen pour le développement durable de l’anguille. En plus de démanteler certains obstacles à ses déplacements —comme des déversoirs et des barrages sur les rivières qui ne servent plus depuis des années—  la solution se trouve peut-être dans la préservation de ses zones de reproduction, si tant est qu’on puisse identifier celles-ci.

Et la lutte à la pêche illégale : dans ses bonnes années, le marché noir de l’exportation d’anguilles de l’Europe vers l’Asie est estimé par Europol à 3 milliards d’euros par année. En 2018, cela représentait 100 tonnes d’anguilles.

Photo: Fédération de pêche de l’Allier