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Les envahisseuses

Certaines viennent de très loin. Mais elles ont en commun d’être difficiles à éradiquer et de chasser les espèces locales. Et pour les spécialistes en environnement, la lutte à au moins deux de ces envahisseuses est toujours à recommencer. Car le moindre fragment de la plante peut donner un plant.

Il y aurait actuellement 18 espèces de plantes exotiques envahissantes prioritaires recensées par le ministère québécois de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs. Voici quatre d’entre elles.

1- La renouée japonaise

Une des plus connues, cette herbacée à croissance rapide profite des inondations et des écoulements de glace, qui déracinent les tiges souterraines qu’on appelle les rhizomes. Cela facilite sa propagation.

Un simple fragment de rhizome, ou encore un bout de tige, suffisent. « Quelques cellules végétales susceptibles de se diviser causent la régénération du plant », explique l’ancien étudiant de l’École supérieure d’aménagement du territoire et de développement régional de l’Université Laval, Gabriel Rouleau.

Originaire du Japon, cette plante ornementale est arrivée au cours des années 1860. Reynoutria japonica abonde aujourd’hui dans les friches et le long des rivières, particulièrement dans la région de Québec, au sud de la Mauricie et en Estrie.

Lors de sa maitrise, Gabriel Rouleau s’est intéressé à sa présence le long de la rivière Etchemin, dans la région de Québec. En aval et en amont, il y a des secteurs très envahis: cela représente des milliers de fragments chaque année. « Nous voulions évaluer la faisabilité d’une campagne d’arrachage manuel », explique le chercheur.

À cette fin, ils ont choisi deux tronçons du cours d’eau, d’environ 10 km chacun, où les inondations printanières riches de glace surviennent régulièrement.

La campagne d’enlèvement des fragments a été particulièrement intense dans l’un, avec 1550 fragments de la renouée en 2019, contre 737 fragments en 2020. Dans le tronçon moins envahi, seulement 21 fragments ont été découverts en 2020.

Dans le secteur situé entre Saint-Malachie et Sainte-Claire, les colonies plus faibles rendaient les interventions plus courtes et moins coûteuses. « Cela vaut alors la peine d’opérer une campagne d’élimination pour prévenir l’envahissement. Si le secteur est trop envahi, ce sera trop tard pour intervenir durablement », relève M Rouleau.

La piste pour lutter contre la renouée japonaise, comme bon nombre d’envahisseuses, est en effet la prévention. « Ne pas en planter, sensibiliser les entrepreneurs transportant de la terre, apprendre à reconnaître la plante et à l’arracher – avec précaution – avant d’avoir son terrain colonisé. »

Cette plante, en plus de chasser les plantes indigènes et d’occuper fortement le territoire, accroît aussi l’érosion des berges, selon une récente étude. Plus les tiges sont denses, plus la berge est érodée, ont remarqué les chercheurs en mesurant les pertes de sol entre novembre 2018 et juin 2019. Les inondations printanières exceptionnelles et les conditions riveraines favorisent encore la perte de terrain.

2- La myriophylle à épis

La redoutable myriophylle à épis (Myriophyllum spicatum) s’avère la plante envahissante la plus répandue au Québec. Cette plante aquatique exotique s‘enracine dans les sédiments du lac. Ses ramifications, qui peuvent mesurer jusqu’à 6 mètres, forment une dense canopée à la surface de l’eau.

Et avec cette envahisseuse aussi, comme avec la renouée, un simple fragment peut donner un nouveau plant. « C’est un combat à vie, il faut en avoir conscience » relève Maxime Wauthy, le coordonnateur de projets en limnologie d’AGIRO, un organisme à but non lucratif ayant pour mission de sauvegarder et mettre en valeur le patrimoine écologique du bassin versant du lac et de la rivière Saint-Charles.

Il est « impossible d’éradiquer la myriophylle – à moins d’un gros coup de chance – on peut juste limiter son expansion  ».

Chaque petit fragment dissimulé dans un accessoire de pêche, sur une rame ou l’hélice d’un bateau, va s’enraciner et donner un nouveau plant. Cela a permis à cette vivace à la croissance rapide de coloniser de nombreux milieux depuis 1958.

Au Québec, il y aurait plus de 180 lacs envahis, en plus de nombreuses rivières et jusqu’à des secteurs du Saint-Laurent. Une coalition d’organismes, de municipalités et de citoyens, réunis autour d »un programme national de gestion du myriophylle, rappelle l’urgence d’agir pour restaurer les plans d’eau québécois infestés.

Pour M Wauthy, la propagation pourrait même être sous-estimée : « Elle est capable de descendre en aval, un peu comme la moule zébrée (une autre espèce exotique envahissante) et va s’étendre sur tout le lac. C’est une question de temps. »

Pour les petites colonies, il est possible de procéder à un arrachage manuel en allant la déloger du sol, réalisé idéalement par des plongeurs ou des riverains formés — « pour ne pas empirer le problème ». Lorsque la colonie est trop grande, on a parfois recours à des toiles biodégradables couvrant le fond du lac, à combiner avec de l’arrachage manuel. Par contre, cela tue aussi la faune et la flore du lac sous la toile.

C’est pour cela qu’il faut, là encore, miser sur la prévention avec l’inspection et les stations de lavage des bateaux. « Il faut laver avec soin les embarcations, kayak compris, et respecter l’interdiction des zones cerclées de bouées où les myriophylles prospèrent, pour ne pas les transporter ailleurs », énumère le coordonnateur d’AGIRO.

3- La châtaigne d’eau

Plante annuelle flottante, la châtaigne d’eau (Trapa natans) prolifère pour former une sorte de tapis végétal dense, interceptant la lumière.

Cette belle eurasienne choisie comme plante d’aquarium a été relâchée dans la nature par des citoyens, il y a une vingtaine d’années. Du Lac des Deux-Montagnes à la rivière Saint-François, elle progresse dans les bassins versants.

« Elle aime l’eau pas trop froide et les plans d’eau peu profonds. Elle est présente à divers endroits au sud de la province, mais prend de l’expansion vers le nord avec les changements climatiques », relève Maxime Wauthy.

Elle n’est pas la seule à devoir sa propagation à des citoyens. C’est le cas aussi d’autres espèces exotiques, comme la jacinthe d’eau (Eichhornia crassipes) —considérée comme un fléau des écosystèmes naturels dans de nombreux pays— ou encore la laitue d’eau (Pistia stratiotes), toutes deux observées régulièrement mais pas encore établies.

Avec le réchauffement du climat, les envahisseuses risquent de se multiplier et de s’installer. « Les  gens les libèrent dans leur environnement sans penser à la suite », soutient le coordonnateur d’AGIRO. Heureusement, toutes n’arrivent pas à coloniser rapidement nos lacs. »

Ce qui le pousse à dire qu’il n’y a pas de solutions universelles pour s’en débarrasser — ou du moins pour  tenter de les contrôler. « Chaque lac est un cas unique. Une solution peut donner de bons résultats avec l’un et ne fonctionnera pas pour un autre. »

4- La Berce commune 

À l’est du Québec, les plantes envahissantes aquatiques restent discrètes. « C’est sûr qu’on ne fait pas l’inventaire de tous les lacs à toutes les années mais pour l’instant, on n’en a pas», relève Renaud Beaucher-Perras, biologiste et conseiller à l’Organisme de bassin versant Matapédia-Restigouche (OBVRM).

Par contre, il mentionne qu’une cousine de la géante Berce du Caucase, présente au sein du bassin versant du lac Matapédia, cause bien du souci aux municipalités de la région : la berce sphondyle.

Elle s’étend le long des berges et au sein des villes du Bas Saint-Laurent, jusqu’à Rimouski. « La berce sphondyle est en fleur à la fin-juillet, il y en a partout. C’est très décourageant. C’est notre espèce florale envahissante numéro un, elle colonise tous les autres milieux et remplace toutes les espèces», décrit-il.

En provenance d’Europe, cette plante a d’abord été importée pour son côté ornemental. Avec ses deux mètres et sa jolie floraison de petites fleurs, son caractère envahissant l’a fait sortir des plates-bandes pour se propager largement.

Et là aussi, la prévention pourrait jouer un rôle crucial. Idéalement, dès qu’elle pointe son nez, il faudra procéder à un arrachage manuel professionnel. En raison de sa sève irritante, il faudra porter des gants et des vêtements longs. Il faudra y aller à la pelle pour sortir une carotte de 20 cm et ne pas passer la tondeuse ou couper les fleurs.

Sans compter que le plus gros vecteur est le transport de terre. « Comme elle n’est pas considérée comme envahissante, elle n’est pas contrôlée au sein de la terre de remblais des routes et chemins », note le conseiller. En changeant sa classification, il serait possible donc de prendre le problème à la racine, « mais cela demande des politiques et du financement ».

Et il faut avoir une vision plus globale du problème d’envahissement, à l’échelle des bassins versants et même d’une province, pour lutter plus efficacement contre les envahisseuses.