28 septembre 2022

    La traite des personnes évolue toujours dans l’ombre

    Marianne Dépelteau – Francopresse

    Une mère ontarienne, Lynda Harlos, lutte depuis des années pour la prévention du trafic sexuel au pays.

    Lynda Harlos

    Photo : Courtoisie

    Sa propre fille, Samantha, a été victime d’exploitation et d’extorsion pendant 4 mois par son petit ami de l’époque. Alors qu’elle venait d’avoir un enfant et qu’elle se sentait vulnérable, le jeune homme a gagné sa confiance pour se servir d’elle à des fins d’exploitation sexuelle.

    « [Il] avait entendu parler d’elle à l’école et avait quelques années de plus […] Il a commencé à lui envoyer des messages sur une plateforme de médias sociaux, raconte la mère de famille sudburoise. Ils se sont mis en couple et il est devenu très présent dans sa vie. »

    Samantha a mis huit ans avant de réaliser qu’elle avait été victime de trafic. Elle a enfin pu nommer ce qui lui était arrivé en discutant avec un ami policier.

    À l’époque, Lynda Harlos avait déjà fondé l’organisme Parent With Purpose pour offrir des ressources aux parents cherchant des conseils sur la manière d’élever leurs enfants. Secouée par l’expérience de sa fille, elle y a ajouté un volet sur la prévention du trafic sexuel.

    « Ce qui me motive chaque jour, c’est l’histoire de Samantha et essayer de faire tout ce que je peux pour éviter que cela arrive à une autre famille », souffle-t-elle.

    « En général, dans le cas du trafic sexuel domestique, vous êtes victime de quelqu’un qui est devenu assez important pour vous […] et qui a gagné votre confiance. » Lynda Harlos explique que le trafiquant trouve une façon de menacer sa victime afin de l’obliger à faire ce qu’il veut. Dans le cas de Samantha, c’était son fils.

     

    Traite des personnes et trafic sexuel

    Telle que définie dans la Stratégie nationale de lutte contre la traite des personnes, « la traite des personnes, également connue sous le nom de trafic des personnes, implique de recruter, de transporter et de loger des personnes à des fins d’exploitation, généralement à des fins d’exploitation sexuelle ou de travail forcé ».

    Sécurité publique Canada définit le trafic sexuel comme « une forme de traite des personnes où un trafiquant recrute, déplace ou détient une victime pour des raisons sexuelles. Les trafiquants sexuels peuvent forcer leurs victimes à offrir des services sexuels avec des menaces, notamment du mauvais traitement et des manipulations mentales et émotionnelles ».

     

    « Si tu ne fais pas ça, je vais te quitter »

    Selon Julia Cusato, conseillère en matière de lutte contre la traite des personnes chez Victim Services of Durham Region, le trafiquant « achète la victime » en la soutenant financièrement ou émotionnellement.

    Julia Cusato

    Photo : Courtoisie

    « Les victimes diront : “ Je ne sais pas comment j’ai eu cette chance ”, “ c’est la personne de mes rêves ” […] Tous leurs besoins sont satisfaits », explique-t-elle.

    La manipulation psychologique vient ensuite : « Il n’y a pas de consentement sous pression […] Les trafiquants diront “ si tu ne fais pas ça, je vais te quitter ”, “ je vais trouver quelqu’un d’autre qui le fera avec moi ”. »

    Ces tactiques fonctionnent surtout sur les personnes «qui ont peut-être des antécédents d’abus, des traumatismes familiaux ou d’enfance, pauvres ou à faible revenu, racisées» souligne Julia Cusato.

    Le trafic humain domestique est très différent de l’international, où la victime est enlevée de son pays et vendue à des fins sexuelles ou de travail. « La traite sexuelle domestique signifie qu’il n’y a généralement aucun mouvement. Elles peuvent être victimes de la traite dans leur propre ville, dans leur propre maison », explique Lynda Harlos.

     

    Les quatre principaux indices de trafic, selon Lynda Harlos.

    La victime :

    • entre en possession d’objets de valeur, sans toutefois en avoir les moyens (souvent des cadeaux destinés à l’attirer) ;
    • entreprend des changements de vie draconiens, comme remplacer ses amis par de nouveaux (ce qui mène à l’isolement de la personne) ;
    • possède deux téléphones cellulaires ;
    • perd ses pièces d’identité (volées par le trafiquant qui veut l’empêcher de s’échapper).

     

    « Tout le monde fait l’autruche et pense que ça ne va pas leur arriver », regrette Lynda Harlos, qui rappelle que l’éducation sur le sujet est accessible, notamment à travers la police et les services aux victimes.

    Statistique Canada recense une hausse des cas depuis 2011 qui pourrait être attribuée à une augmentation du nombre d’affaires (+41% de 2018 à 2019), mais aussi à une amélioration de la détection ou à une sensibilisation accrue du public. Cependant, «en raison de la nature de l’infraction, la véritable portée de la traite des personnes au Canada est sous-estimée».

    Parmi les cas déclarés par les services de police au Canada de 2010 à 2020, 96 % des victimes étaient des femmes et des filles, et le risque est accru chez les femmes et les filles autochtones.

    Les travailleurs migrants également ciblés

    Selon le Conseil canadien pour les réfugiés (CCR), la tromperie et la fraude s’ajoutent à la coercition dans les cas de traite des personnes à des fins de travail forcé. Trompée par de fausses promesses d’hébergement ou de salaire par exemple, la victime est exploitée pour son travail.

    Des facteurs comme l’absence d’un statut permanent et l’isolement physique et social de ces personnes les vulnérabilisent davantage à cette réalité.

    Un rapport du CCR paru en 2020 indique qu’une politique d’immigration plus restrictive au Canada augmente le risque de ce type de traite, car les trafiquants en profitent pour exploiter les personnes rendues ainsi vulnérables.

    « Les récentes modifications apportées à la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés empêchent les migrants dont la demande d’asile a été refusée, retirée ou abandonnée d’en présenter une autre, notamment pour le permis de résidence temporaire qui est parfois offert aux victimes de la traite. Ces mesures empêchent les personnes d’échapper à leurs trafiquants qui peuvent ainsi les asservir aisément par des menaces de dénonciation et de déportation », peut-on lire dans le rapport.

    Comment s’en sortir?

    D’après Lynda Harlos, l’un des obstacles est un manque de confiance des victimes envers les ressources disponibles. Elle rapporte que souvent, la victime craint de perdre ce que lui apporte son trafiquant ou remet en question la capacité des organismes à la protéger.

    Aziz Froutan, gestionnaire des communications au Centre canadien pour mettre fin à la traite des personnes (CCTEHT), explique que « ce n’est pas notre rôle de pousser vers quelque chose. On conseille les gens qui appellent la Ligne d’urgence canadienne contre la traite des personnes en utilisant une approche centrée sur les victimes. On ne dit pas qu’il faut appeler la police tout de suite […] s’ils ne sont pas en danger imminent ou qu’ils doivent quitter la situation ».

    Aziz Froutan

    Photo : Courtoisie

    Selon lui, une victime peut prendre plusieurs années à se sentir prête à quitter la situation.

    Aziz Froutan reconnait l’importance de la Stratégie nationale du gouvernement canadien, mais il estime qu’« un financement durable pour aider les organisations qui sont en contact avec des victimes et des survivants de la traite des personnes [serait utile]. Si c’est seulement par projet ou qu’il y a un financement pour deux ou trois ans, il y a un problème ».

    Si vous ou quelqu’un que vous connaissez êtes victime ou survivant du trafic sexuel ou du travail forcé, obtenez de l’aide maintenant ou appelez la Ligne d’urgence au 1-833-900-1010.

    Photo principale : Alex Green – Pexels

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