2 Décembre 2022

    Immigration « équitable et non discriminatoire » remise en question

    Wodj* est Camerounaise. Elle attend sa résidence permanente via le système Entrée express depuis bientôt 48 mois. Elle fait partie d’un groupe de conversation entre immigrants africains francophones qui dépendent du bureau de visas de Dakar, au Sénégal, pour venir au Canada. Elle est aussi inscrite à plusieurs forums internationaux où des immigrants de différentes régions du globe comparent leurs cas. Celle qui aspire à venir s’établir au Canada avec ses trois enfants observe «un traitement différent» par rapport à d’autres pays.

    Des centaines d’Africains francophones dans une situation similaire partagent le même sentiment, explique-t-elle.

    Plusieurs candidats qui ont fait une demande en 2020 ou 2021, provenant d’autres régions du monde, ont accédé avant eux à la résidence permanente. « Beaucoup de l’Inde et de l’Europe », affirme Vanceslas, un Camerounais qui a soumis sa demande de résidence permanente en novembre 2019.

    Au ministère de l’Immigration, l’attachée de presse du ministre assure qu’il n’y a pas de différence entre le traitement des demandes provenant de l’Afrique subsaharienne francophone et celles provenant d’autres régions du monde. « [Le ministère] s’est engagé à mettre en place un système d’immigration équitable et non discriminatoire. Les fonctionnaires sont formés pour évaluer les demandes de manière uniforme en fonction des mêmes critères », affirme Aidan Strickland.

    Le traitement différentiel, ce « mystère »

    Le traitement différentiel existe du moins pour les étudiants africains qui souhaitent venir au Canada, selon un rapport déposé en mai dernier par le Comité permanent de la citoyenneté et de l’immigration.

    « Ça reste un mystère que des demandes de certaines régions du monde soient traitées avec des différences, selon Jenny Kwan, députée néodémocrate membre du Comité. Le gouvernement devrait se soumettre à des standards, par exemple, dire qu’ils traitent les demandes dans les 12 mois, équitablement dans le monde. »

    « Des témoins ont aussi affirmé devant notre comité que le traitement différentiel qui touche les étudiants africains francophones est étendu à d’autres catégories d’immigrants africains francophones », a assuré la députée.

    Son collègue du Bloc québécois et vice-président du Comité, Alexis Brunelle-Duceppe, fustige pour sa part le gouvernement Trudeau : « Il y a un manque flagrant de transparence et une opacité assez sévère à l’intérieur même de l’appareil bureaucratique d’Immigration Canada. Dans ce rapport, nous recommandons la création d’un bureau d’ombudsman pour superviser les activités et les politiques du ministère en matière d’immigration. »

    Il ajoute : « Je pense que ces gens subissent beaucoup, car ils ne proviennent pas de la bonne région du monde. Le gouvernement [de Justin Trudeau] se prône prodroits de la personne, antiraciste, etc. Mais il est en train de faire l’inverse. Il discrimine les gens selon leur provenance. Je dis à ces immigrants de ne pas lâcher. »

    Le Comité permanent se penchera à l’automne sur une étude concernant les longs délais de l’immigration canadienne, rappelle le député.

    Paradoxe du ministère sur l’immigration francophone

    Dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, une autre question demeure pour les immigrants africains francophones : pourquoi leur demande de résidence permanente met-elle autant de temps à être traitée, alors que le ministre de l’Immigration Sean Fraser a affirmé sa volonté d’augmenter le pourcentage d’immigrants francophones hors Québec ?

    À lire aussi : Pénurie de main-d’œuvre francophone et immigration : les deux faces d’une même pièce

    Vanceslas, à l’instar de Wodj, participe à de nombreux groupes de discussion sur la question. Il a rapidement recensé au moins 500 Africains qui sont concernés par ces longs délais et selon lui, la plupart d’entre eux sont bilingues.

    « [Ils] souhaitent s’établir hors Québec. La plupart ont présenté le test de français comme premier critère d’évaluation linguistique. Ceux qui ont présenté le test d’anglais comme mon épouse et moi l’ont fait pour maximiser leurs points [du programme Entrée express] afin d’atteindre le critère minimum de sélection. »

    À l’automne 2020, IRCC, sous le ministre de Marco Mendicino, octroyait davantage de points aux bilingues et aux francophones dans le système Entrée express.

    « Pourquoi ne pas nous recruter davantage? se plaint Wodj. Beaucoup d’entre nous sont bilingues, nos enfants aussi. Nos dossiers ne devraient pas trainer autant. On a l’impression que la majorité anglaise n’arrive pas à gérer les dossiers francophones. Nous sommes là, prêts à travailler pour le Canada et participer à l’économie canadienne. Qu’est-ce qui bloque? »

    En début d’année 2022, Wodj, Vanceslas et la plupart des personnes de leurs groupes de conversation ont vu leur dossier papier transféré de Dakar à Ottawa.

    Dans une lettre au premier ministre Justin Trudeau, ces candidats en attente de réponse dénoncent « le fait qu’après que nos demandes aient été transférées du bureau de visa de Dakar-Sénégal qui dessert plus de 14 pays francophones, vers le Centre d’opérations des Réponses rapides (RROC/CORR) d’Ottawa autour de janvier et février de cette année, nous avons reçu des demandes d’ajout de documents additionnels et avons soumis dans les délais. Nous avons remarqué que les demandes provenant des pays asiatiques, européens, d’Afrique anglophones et d’Afrique arabophones sont traitées rapidement dans des délais allant de 1 à 3 mois maximum après réception desdites demandes de documents additionnels en début mars de cette année ».

    Toujours dans le processus d’attente, Vanceslas et Wodj, qui ont déjà investi des milliers de dollars en frais de certification médicale et de vérification des antécédents criminels, s’attendent à devoir dépenser encore des centaines de dollars pour mettre à jour leur dossier. Impatients, ils souhaitent obtenir des réponses rapidement de la part d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté.

    Photo : Inès Lombardo — Francopresse

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