28 septembre 2022

    Est ontarien: les abeilles se cachent pour mourir

    Charles Fontaine – IJL – Réseau.Presse –Le Droit

     

     

    « Veux-tu que j’aille te chercher un mouchoir? », demande Robert Poirier avant de débuter l’entrevue. Même si le producteur de fruits fait des blagues, il ne demeure pas moins qu’il a été apeuré en réalisant une perte de 90% de ses ruches au printemps dernier.

    Robert Poirier

    Le propriétaire des Fruits du Poirier possède des ruches pour que les abeilles pollinisent sa grande variété de fruits. Sur 24 acres, il cultive une vingtaine de variétés de fruits allant du cassis, à la camerise, en passant par la framboise noire. Avec une grande partie d’abeille en moins pour butiner les fleurs, il perd un tiers de sa production de camerises et quasiment toutes ses pommes, poires et prunes, ce qui équivaut à une perte d’environ 20 000$.

     

    « Je savais que deux de mes ruches allaient mourir, parce que je n’avais pas assez d’abeilles dans la ruche », relève-t-il. Mais quand le producteur de Saint-Eugène a jeté un coup d’œil à ses ruches au début du printemps, il s’est rendu compte qu’il n’y avait quasiment aucune activité à l’intérieur.

     

    Même s’il avait appliqué un traitement contre un parasite, le Varroa destructor, comme il le fait chaque automne, la mortalité a été beaucoup plus grande qu’à l’habitude. Il s’en sort autour de 30% de perte habituellement.

     

    Refaire son cheptel

     

    Le campagnard à salopette s’est donc procuré d’autres ruchettes, qui servent à élever des colonies d’abeilles. C’est une transition vers la ruche. Il refait alors son cheptel, ce qui est l’ensemble des ruches. Pour cela, il doit se procurer de nouvelles reines. L’idéal pour lui est d’entretenir au moins une ruche par acres de fruit qui nécessite le travail des abeilles. La moitié de sa superficie de culture est à butiner.

     

    Pour ce qui est de ses pommiers, poiriers et pruniers, il soutient qu’étant donné la grande chaleur de mai, tous les arbres ont fleuri en même temps et les fleurs ont ensuite été secouées par les grands vents de la fin du mois. Il se retrouve alors avec seulement un sac de pommes.

    Robert Poirier croit par contre que ses kiwis nordiques vont « sauver » sa saison. Ils sont présentement les seuls arbres à butiner pour les abeilles, donc ils monopolisent leur travail. Il s’attend à une bonne récolte.

     

    100 000$ en moins

     

    À une quinzaine de minutes de là, à Pointe-Fortune, se trouve la Ferme les Petites Écores, qui est davantage axée sur la production de miel. Le copropriétaire Éric Bélanger a pour sa part perdu une centaine de ruches, ce qui correspond à quatre tonnes de miel de moins qu’en 2021 et une perte de 100 000$. Il a lui aussi parti de nouvelles ruchettes, mais elles offrent la moitié de production d’une ruche. Sa mortalité d’abeilles se situe habituellement autour de 10%, ce qui est très bien, soutient-il.

     

    « Le printemps a été très hâtif et chaud, ce qui est très propice au développement du Varroa. On le voyait venir, donc on a traité en conséquence, mais on s’est quand même fait avoir. Même si on le voit venir, on ne peut pas mesurer l’ampleur que ça va avoir », explique le partenaire d’affaire à Robert Poirier.

     

    Il s’en tire un peu financièrement en vendant des ruchettes aux autres apiculteurs.

    Chaleur et changements climatiques en cause

     

    Vincent Bouheret explique ces mortalités par plusieurs facteurs. Le vice-président d’Apicentris, collectif agricole à but non lucratif situé à Gatineau, note d’abord les problèmes récurrents comme la malnutrition des abeilles en raison du manque de ressources végétales, le déplacement des ruches qui perturbent les abeilles, ainsi que les maladies et parasites réguliers comme le Varroa.

     

    Celui qui pratique l’apiculture depuis 20 ans mentionne une perte de 20 à 25% du cheptel habituellement. Cette saison, ce taux monte de 60 à 70%.

     

    Il soutient que le calendrier de floraison a été décalé en 2021 en raison du climat. «L’an passé, le climat a été complètement décalé, donc on a eu de la verge d’or en juillet, quand c’est habituellement la dernière fleur que les abeilles butinent. En septembre, les abeilles n’avaient alors plus de fleur à butiner, donc elles sont mortes de faim. Mais l’apiculteur peut les nourrir avec de l’eau et du sucre. Les chaleurs et les bouleversements climatiques ont permis à certains parasites de se créer, comme le Varroa destructor.

     

    1. Bouheret soutient que les traitements contre cet acarien sont de moins en moins efficaces étant donné que le parasite s’y habitue. Il suggère aux apiculteurs de changer régulièrement de reine et de traitements contre les parasites.

     

    Entraide

     

    Robert Poirier raconte qu’il y a plusieurs années, le milieu de l’agriculture dans l’Est ontarien était très en compétition. « Depuis cinq ans, je dis que si tu es cultivateur, tu es mon partenaire. Si tu as besoin d’équipements, de conseils, ou quoi que ce soit, on va s’entraider », déclare-t-il.

     

    Il vend d’ailleurs des produits de plusieurs autres petites entreprises de la région. Le fait de réaliser qu’il n’est pas le seul à vivre des problèmes avec ses abeilles (le fléau est à l’échelle du pays) le console un peu.

     

    « Des fois, quand j’en regarde d’autres, je me désole de ce qui m’arrive et j’en regarde d’autres et je me console. C’est parce qu’on a tous des problèmes. »

    Photos : Étienne Ranger, Le Droit

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