15 août 2022

    Éditorial : Qui a dormi au gaz pour entrainer cette pénurie de médecins ?

    Près de la moitié de la population de Hearst est sans médecin de famille ! En Ontario, on parle de 1,3 million de patients orphelins. Avec cette tangente, ce sera bientôt un privilège, même un luxe d’être traité par le système de santé de la province.

    Les professionnels de la santé sont à bout, les directions des hôpitaux ne savent plus vers quel saint se tourner et les patients n’ont justement plus de patience, et ce, avec raison. Pourtant cette pénurie n’est pas arrivée du jour au lendemain. Tout le monde le savait depuis des décennies.

    Aux débuts des années 1990, j’étais au secondaire et on appréhendait déjà de graves pénuries de main-d’œuvre dans tous les domaines, mais surtout au niveau médical puisque les babyboumeurs allaient bientôt laisser de nombreux postes importants.

    À la fin des années 1990 et au début 2000, lorsque je fréquentais les établissements postsecondaires à Ottawa, le discours était le même. On envisageait une pénurie de main-d’œuvre et surtout au niveau de la santé.

    Tout au long de ma carrière de journaliste, j’ai réalisé des reportages avec divers intervenants déplorant le manque d’action des gouvernements pour contrer le manque de médecins du moment. Ils étaient clairs à ce moment-là : on manquerait de médecins de famille partout au Canada si les gouvernements ne prenaient pas ce dossier au sérieux.

    Aujourd’hui, on ne peut pas être plus dans le trouble. Le problème s’aggrave davantage dans les petites communautés comme la nôtre puisque nous sommes très, mais très loin d’être la priorité des nouveaux diplômés et ce n’est pas un problème unique à la santé !

    À qui la faute ? Les conservateurs pointent les libéraux, les libéraux pointent les conservateurs, le NPD pointe les deux. Certains blâment la rigidité du Collège des médecins ; pour d’autres, c’est à cause du faible nombre d’étudiants acceptés dans les écoles, de l’immigration, du manque de souplesse face aux médecins étrangers, etc.

    Combien de fois peut-on lire dans les médias que le manque d’attrait envers la profession de médecin de famille serait dû à la rémuné- ration et à la faible valorisation de la profession, et pourtant près de 2000 médecins de familles canadiens formés à l’extérieur du pays attendent un appel ! Pire, un professionnel du Québec ne peut même pas venir pratiquer en Ontario. Il faut péter plus haut que le trou pas à peu près pour se moquer du monde comme ça !

    Toutes ces personnes sont assez bonnes pour pratiquer partout sur la planète, mais pas en Ontario ! Essayez de comprendre… la province préfère laisser l’administration de l’hôpital de Hearst fermer l’urgence que de recruter ailleurs.

    On me dit souvent : « Steve, c’est plus compliqué que ça, tu ne peux pas comprendre, il faut assurer la qualité des services ! » C’est vrai que de ne pas offrir de service, on est garanti que les services ne peuvent pas être mauvais. Pour assurer la méga qualité, on aime mieux laisser tomber une partie de la population.

    Le gouvernement était fier dernièrement d’annoncer que l’École de médecine du Nord de l’Ontario allait doubler le nombre d’inscriptions. Bravo le gouvernement, mais c’est trop peu trop tard. Cette annonce ne règlera rien avant 10 ans. Qu’est-ce qu’on fait en attendant ?

    Une autre boutade que je ne suis plus capable d’entendre : « Steve, ça coute cher former un médecin. » Je n’ai pas un doctorat en administration, mais ma petite calculatrice de bureau est capable de compter le cout de NE PAS avoir de médecin de famille.

    Imaginez un peu ! Pour contrer la pénurie de médecins, on paie des locums. On doit leur payer les déplacements, la clinique, le personnel de soutien, le logement, les repas et même les loisirs. On peut en accueillir quatre différents par mois !

    Ce n’est pas tout, je vous fais part d’une expérience personnelle. Simplement pour le renouvèlement d’une boite de médicament, j’ai rencontré une médecin locum, qui décidément ne comprenait pas le français et pas certain qu’elle comprenait l’anglais, donc elle ne m’a pas prescrit ce que j’avais besoin. J’ai dérangé trois fois sa réceptionniste, pour finalement me rediriger vers l’urgence un vendredi soir. Le médecin en place n’a pas pu m’aider parce que la pharmacie était fermée. Donc retour à la case zéro le lendemain, de retour à l’urgence. Combien d’argent le gouvernement de l’Ontario a-t-il dépensé pour un simple renouvèlement de médicament ?

    Il y a des pertes d’argent incroyables dans le milieu de la santé et ça commence avec les RLISS. Un paquet d’argent dépensé aux mauvais endroits. Plusieurs postes payés aux gros salaires inutilement. Essayer de comprendre le ministère de la Santé, ça donne l’impression d’être dans la maison des fous d’Astérix. Ajoutez à tout ça une gang de fonctionnaires qui ne comprennent aucunement le Nord de l’Ontario et qui prennent des décisions pour nous. Nous nous retrouvons avec le cocktail parfait pour un gros bordel.

    Regardez bien dans quelques années : la meilleure idée pour solutionner ce problème sera de permettre au privé d’offrir des services. Selon vous, qui seront les professionnels dans ces cliniques privées ? Bien oui, tous les médecins formés à l’étranger qu’on refuse allègrement année après année !

    C’est vraiment décourageant. Dire que même Cuba se retrouve avec un meilleur système de santé que le Canada. C’est pathétique !

    En terminant, je ne veux pas faire peur à personne, mais si l’urgence de Hearst ferme dû au manque de médecins, je vous conseille de ne pas faire une crise de cœur ou d’avoir un problème similaire, parce que l’hôpital le plus proche est Kapuskasing ! En médecine, lorsqu’on dit que chaque seconde compte, ce n’est probablement pas à la population du Nord de l’Ontario que cela s’adresse !

    Steve Mc Innis

    Photo : Shopify Partners

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