2 octobre 2022

    Armes de poing : « Acheter tout ce qu’ils peuvent avant qu’il ne soit trop tard »

    Marine Ernoult – Francopresse 

    Les armes à autorisation restreinte, dont font partie la plupart des armes de poing, circulent toujours plus au pays.

    En Atlantique, entre 2015 et 2020, leur nombre a bondi de 18,88 % à l’Île-du-Prince-Édouard, de 19,64 % au Nouveau-Brunswick, et de 25,01 % à Terre-Neuve-et-Labrador. En Nouvelle-Écosse, la hausse a atteint 31,30 %, le chiffre le plus élevé du pays. L’augmentation moyenne au Canada s’établit à 24,57 %.

    Sur la même période, la proportion de personnes qui possèdent un permis de port d’armes (PPA) est restée plus ou moins constante : 11,25 % de la population majeure en Atlantique possédait un PPA en 2015, contre 11,19 % en 2020.

    Une stabilité semblable à celle observée à l’échelle du pays. Autrement dit, les nouvelles armes en circulation se concentrent entre les mêmes mains.

    Insérer graphiques :

    Graphiques : Marine Ernoult – Francopresse, Source GRC

    Les armes à autorisation restreinte circulent toujours plus

    Les titulaires de permis de possession et d’acquisition (PPA) possèdent plus d’armes à autorisation restreinte

     

     

    Larrivée au pouvoir des libéraux, un déclencheur

    « Ce n’est pas un phénomène nouveau. Depuis 2012 déjà, le nombre de ventes d’armes de poing a augmenté en flèche. C’est vrai en Atlantique, mais aussi dans le reste du pays », estime Francis Langlois, professeur d’histoire au Cégep de Trois-Rivières et membre de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal.

    Francis Langlois

    Photo : Site Web UQÀM

    « Le Canada est un marché en pleine expansion pour l’industrie de l’armement », indique Blake Brown, professeur d’histoire à l’Université Sainte-Marie d’Halifax et auteur de Arming and Disarming : A History of Gun Control in Canada.

    La règlementation qui encadre l’acquisition d’armes à autorisation restreinte est pourtant stricte. Un permis de port d’armes ne suffit pas pour s’en procurer une.

    L’acheteur doit d’abord se soumettre à un contrôle de son dossier criminel et psychiatrique par les autorités. Il doit également enregistrer l’arme auprès de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), alors que les carabines et fusils de chasse sont en vente libre, et ne sont pas répertoriés dans les registres d’état.

    Insérer tableau : Au Canada, trois catégories d’armes à feu

    « À sa création, le système se voulait dissuasif, long, onéreux et compliqué, pour que ce type d’armes reste rare. Mais finalement, une fois qu’ils ont leur permis, les propriétaires sont prêts à dépenser plus de temps et d’argent pour en avoir », commente Blake Brown.

    Blake Brown

    Photo : Courtoisie

    Plusieurs raisons peuvent expliquer cet engouement d’une partie de la population pour les armes de poing.

    « Quand les libéraux sont arrivés au pouvoir en 2015, les gens armés ont commencé à en acheter plus par crainte que les lois changent et que ces armes finissent par être complètement interdites », avance Irvin Waller, professeur émérite en criminologie à l’Université d’Ottawa.

    Irvin Waller

    Photo : Courtoisie

    Francis Langlois remarque aussi un changement dans la culture canadienne : « Le discours de l’industrie, “ armez-vous pour vous protéger ”, s’est ancré dans l’inconscient collectif. […] Au début de la pandémie, il y a eu une ruée vers les détaillants d’armes à feu partout au pays. Si les gens n’ont pas pu en acheter, c’est parce que notre législation est assez stricte. »

    « Le gouvernement fédéral les encourage à se précipiter »

    En sept ans au pouvoir, le gouvernement libéral a effectivement renforcé la législation.

    En 2020, à la suite de la tuerie de Portapique en Nouvelle-Écosse, Ottawa a décrété l’interdiction de 1500 modèles d’armes d’assaut de type militaire.

    Deux ans plus tard, en mai dernier, le premier ministre a accéléré la cadence avec l’annonce d’un gel national des armes de poing dans le cadre du projet de loi C-21. Le texte devrait être adopté dès la session d’automne de la Chambre des communes et du Sénat.

    Plus encore, le gouvernement fédéral a annoncé le vendredi 5 aout une « interdiction temporaire » de l’importation des armes de poing. S’appliquant aux particuliers et aux entreprises, elle entrera en vigueur dès le 19 aout, et ce, « jusqu’à l’entrée en vigueur du gel national », est-il précisé dans un communiqué.

    Le groupe PolySeSouvient, qui représente des survivants et des familles de victimes de violence armée, a salué par communiqué une « mesure importante et novatrice qui ralentira incontestablement l’expansion du marché canadien des armes de poing en attendant l’adoption du projet de loi C-21 ».

    De leur côté, les propriétaires d’armes à feu déplorent cette mesure qu’ils considèrent précipitée.

    « C’est très frustrant, on se sent continuellement pris à partie, alors sur les réseaux sociaux, dans les discussions informelles, on incite nos membres et nos connaissances à acheter des armes tant qu’il est encore temps », réagit Kate MacQuarrie, fondatrice du groupe Women Shooters of PEI, qui forme des femmes au maniement des armes à feu.

    kate MacQuarrie

    Photo : Marine Ernoult – Francopresse

    « En s’attaquant aux propriétaires d’armes légales, le gouvernement fédéral les encourage à se précipiter et à acheter tout ce qu’ils peuvent avant qu’il ne soit trop tard », renchérit Tracey Wilson, vice-présidente des relations publiques de la Coalition canadienne pour les droits des armes à feu (CCFR).

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    Les armes à feu, « objets identitaires »

    À ces facteurs conjoncturels s’ajoutent des causes plus profondes liées au marketing mené par l’industrie de l’armement depuis le début des années 2000.

    « Les armuriers ont créé des besoins en développant constamment de nouveaux modèles avec des styles, des calibres, des types de munitions différents. Ils tiennent les consommateurs en haleine », explique Blake Brown.

    Un avis partagé par Francis Langlois : « Les armes à feu se sont banalisées, elles sont devenues des objets de consommation comme les autres dont les fabricants font la promotion à travers le cinéma, les jeux vidéos, les réseaux sociaux, en s’associant avec des influenceurs sur YouTube. »

    Aux yeux des deux chercheurs, la tradition de chasse dans les régions rurales du Canada atlantique n’alimente pas la hausse notable du nombre d’armes de poing. « Les chasseurs ont un fusil et ça leur suffit, ils n’accumulent pas d’armes pour le plaisir, ils voient ça comme un outil pratique. Il n’y a pas cette obsession du modèle le plus performant », affirme Blake Brown.

    À lire aussi : Kedgwick : quand une communauté entière vibre au rythme de la chasse à l’orignal (Acadie Nouvelle)

    « Ceux qui en accumulent sont avant tout des hommes en milieu rural, pour qui ce sont des objets identitaires, associés au patriotisme, voire carrément à la lutte contre l’ennemi », complète Francis Langlois.

    Il évoque à cet égard les soldats canadiens qui ont participé aux guerres en Irak ou en Afghanistan. « L’armée a beaucoup recruté dans certaines communautés rurales, notamment en Nouvelle-Écosse, où les opportunités économiques étaient par ailleurs assez limitées, révèle-t-il. Quand ces jeunes reviennent de zones de guerre, ils ont une culture militaire, connaissent le maniement des armes et veulent continuer à pratiquer ».

    Ces détenteurs d’armes de poing seraient-ils prêts à s’en séparer dans le cadre d’un éventuel programme de rachat? Francis Langlois ne le croit pas : « Ce n’est pas une question d’argent, c’est un objet de pouvoir qui définit leur statut social. »

    Veuillez noter que des encadrés spécifiques ont été préparés pour les différentes régions.

     

    Au Canada

    Selon Statistique Canada, les taux de crimes violents commis à l’aide d’une arme à feu sont plus élevés dans les régions rurales que dans les régions urbaines.

    En 2020, 63 % des crimes violents commis à l’aide d’une arme à feu dans les régions urbaines mettaient en cause une arme de poing. Dans les régions rurales, les crimes violents ont été perpétrés le plus souvent à l’aide d’une carabine ou d’un fusil de chasse.

    Toujours en 2020, Statistique Canada a dénombré 5955 auteurs présumés d’affaires de crimes violents avec l’implication d’une arme à feu. Près de 87 % étaient des hommes.

    Les homicides commis à l’aide d’une arme à feu ont par ailleurs augmenté de 37 % au cours des onze dernières années et les armes de poing étaient les armes les plus couramment utilisées.

     

    En Atlantique

    L’Atlantique affiche une situation contrastée selon les provinces. Selon Statistique Canada, la Nouvelle-Écosse est l’une des rares provinces (avec l’Alberta) à avoir affiché une baisse des homicides en 2021, une statistique fortement influencée par la fusillade de masse qui a eu lieu dans la province en avril 2020, où 22 personnes ont trouvé la mort.

    En 2020, la Nouvelle-Écosse affichait 29 homicides de plus qu’en 2019 (35 au total), là aussi en raison de la tuerie de Portapique. À l’opposé, l’Île-du-Prince-Édouard était cette année-là la seule parmi les provinces et territoires à n’avoir enregistré aucune tentative de meurtre.

    Le Nouveau-Brunswick, quant à lui, enregistre une hausse notable du taux d’homicides commis avec une arme à feu sur le long terme : +138 % sur la période 2015-2020, comparativement à la période 2009-2014.

    À l’opposé, Terre-Neuve-et-Labrador affiche une baisse de 70 %. La province la plus à l’est du pays enregistre aussi l’une des plus fortes baisses (-20 %) au pays en 2020 en ce qui concerne le taux de crimes violents commis avec une arme à feu.

    Insérer graphique : Plus d’armes face à plus de violence?

    Aux États-Unis, des études montrent sans ambigüité que plus le nombre d’armes à feu en circulation est élevé, plus les violences commises par arme à feu augmentent. Les États ayant une proportion importante de leur population détentrice d’armes à feu connaissent des taux d’homicides supérieurs de 114 % à ceux ayant une population moins armée.

    Une autre étude publiée en 2013 sur le lien entre la possession d’armes à feu et les homicides commis par arme à feu a établi une corrélation claire entre les deux : à chaque fois que la première augmente de 1 %, le taux des seconds augmente de 0,9 %.

     

    Dans l’Ouest et le Nord

    La Saskatchewan, le Manitoba et les Territoires du Nord-Ouest font partie des régions où les taux de crimes violents commis à l’aide d’une arme à feu ont été les plus élevés en 2020, selon Statistique Canada.

    Le nord de la Saskatchewan et les Territoires du Nord-Ouest sont les zones enregistrant les plus hauts taux de crimes commis avec une arme de poing au Canada. De 2019 à 2020, les régions rurales d’Alberta ont également connu une hausse notable des crimes violents commis à l’aide d’une arme à feu (+32 % dans le Nord et +31 % dans le Sud).

    Par ailleurs, de nouvelles données divulguées par Statistique Canada le 2 aout dernier classent la Saskatchewan comme la province affichant le taux le plus élevé d’homicides commis à l’aide d’une arme à feu. La province compte en effet 70 des 788 homicides déclarés à l’échelle nationale en 2021.

    Insérer graphique : Plus d’armes face à plus de violence?

    Aux États-Unis, des études montrent sans ambigüité que plus le nombre d’armes à feu en circulation est élevé, plus les violences commises par arme à feu augmentent. Les États ayant une proportion importante de leur population détentrice d’armes à feu connaissent des taux d’homicides supérieurs de 114 % à ceux ayant une population moins armée.

    Une autre étude publiée en 2013 sur le lien entre la possession d’armes à feu et les homicides commis par arme à feu a établi une corrélation claire entre les deux : à chaque fois que la première augmente de 1 %, le taux des seconds augmente de 0,9 %.

     

    En Ontario

    De 2019 à 2020, une hausse notable des taux de crimes violents commis à l’aide d’une arme à feu a été enregistrée dans la partie rurale du nord de l’Ontario (+32 %), d’après Statistique Canada. Le taux de crimes commis à l’aide d’une arme à feu dans les régions rurales de la province y est cependant plus faible que dans les régions urbaines.

    En ce qui concerne les homicides, de nouvelles données divulguées par Statistique Canada le 2 aout dernier montrent que leur nombre est en hausse en Ontario (37 homicides en plus), après deux années de baisse.

    Toronto est par ailleurs la région métropolitaine de recensement qui enregistre le plus grand nombre d’homicides en 2021 au pays (117), mais elle se classe au 16e rang si on rapporte ce chiffre à la population.

    Insérer graphique : Plus d’armes face à plus de violence?

    Aux États-Unis, des études montrent sans ambigüité que plus le nombre d’armes à feu en circulation est élevé, plus les violences commises par arme à feu augmentent. Les États ayant une proportion importante de leur population détentrice d’armes à feu connaissent des taux d’homicides supérieurs de 114 % à ceux ayant une population moins armée.

    Une autre étude publiée en 2013 sur le lien entre la possession d’armes à feu et les homicides commis par arme à feu a établi une corrélation claire entre les deux : à chaque fois que la première augmente de 1 %, le taux des seconds augmente de 0,9 %.

    Photo principale : Jabbacake – Pixabay

     

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