FRANCOPRESSE – Enseignante dans une école francophone de Toronto, Marie-Josée Lefebvre a pédalé cet été les 500 km qui la séparent du Parlement à Ottawa pour attirer l’attention sur le manque d’accès à l’eau potable dans des réserves autochtones au Canada. Une fois arrivée à destination, l’enseignante a lu sur place une centaine de lettres écrites par ses élèves et d’autres jeunes Ontariens, choqués de cette iniquité. Elle espère désormais amener le projet à l’échelle nationale.

Le tout a commencé alors que Marie-Josée Lefebvre enseignait l’histoire canadienne à l’époque de John A. Macdonald à ses élèves de 7e et 8e année. « En même temps qu’on parlait de lui, ses statues se faisaient bousculer, décapiter un peu partout […] C’était une bonne façon de conscientiser les élèves », se rappelle l’enseignante.

Au même moment, le sujet des ressources naturelles était au programme, et l’enseignante a présenté à ses élèves le documentaire L’eau, c’est la vie, qui traite des répercussions de la contamination dans les Grands Lacs.

Emboitant les morceaux du casse-tête, Mme Lefebvre a proposé à chacun de ses élèves d’écrire une lettre au gouvernement — pour inclure les apprentissages au curriculum d’écriture — où ils demanderaient aux élus de fournir de l’eau potable aux 31 communautés autochtones qui n’en ont toujours pas au pays.

« J’peux pas imaginer »

Au moment où elle s’apprêtait à donner les consignes du travail, 215 tombes non marquées ont été découvertes près d’un ancien pensionnat à Kamloops, en Colombie-Britannique. « J’étais chez moi le soir, je me suis demandé comment en parler le lendemain », se souvient Marie-Josée Lefebvre. Elle s’est décidée pour la lecture d’un passage d’un texte portant sur les réalités des pensionnats autochtones et qui débutait par « Imagine », dont le titre lui échappe aujourd’hui.

« C’est grâce à Cindy Blackstock, une grande défenderesse des droits humains des enfants autochtones, que j’ai trouvé ce passage. Il faisait partie d’une trousse qu’elle a publié sur Twitter pour aider les enseignants à aborder le sujet [de Kamloops] avec les jeunes », ajoute-t-elle.

Marie-Josée Lefebvre a ensuite invité ses élèves à commencer leur lettre par « I can’t imagine », ou « J’peux pas imaginer », et à la conclure par leur demande au gouvernement. Elle a préféré laisser les enfants écrire dans la langue de leur choix et ne pas rendre l’exercice obligatoire pour « que ça vienne d’eux, qu’ils l’écrivent s’ils voulaient l’écrire ».

« J’ai ressenti qu’il y a eu un moment de conscientisation […] La maturité est vraiment ressortie dans leurs lettres, constate l’enseignante. Toutes les lettres m’ont touchée par leur intelligence. »

Extrait de lettres

« Je ne peux pas imaginer ne pas pouvoir avoir une bouteille remplie d’eau froide agréable pendant une longue balade de vélo. Je ne peux pas imaginer ne pas boire de l’eau quand j’ai soif. Nous avons tous besoin d’eau. » – Noémie « Le Canada est un pays assez riche pour donner de l’eau potable à toute la population […] Les Autochtones sont des humains comme les autres et ils méritent les mêmes opportunités que le restant de la population. NON à l’injustice, OUI à l’égalité! » – Marie Poublanc et Jimi-René Poublanc

« Je ne peux pas imaginer que mes voisins, qui vivent parfois à quelques dizaines de kilomètres de chez moi, ne puissent pas boire l’eau du robinet comme moi, je peux le faire. » – Gwenola, Toronto

Un projet rassembleur

Pour éviter que le projet ne soit laissé de côté avec l’arrivée des vacances estivales, l’enseignante a réfléchi à la meilleure manière d’attirer l’attention du gouvernement sur les mots des élèves.

Si elle a d’abord pensé marcher jusqu’au Parlement — une épopée qui aurait nécessité plusieurs semaines —, l’idée de s’y rendre à vélo s’est finalement imposée. « Une fois que l’idée était partie, on dirait que je n’avais plus trop de travail! » se réjouit celle qui n’avait toutefois jamais fait de voyage à vélo auparavant.

Petit à petit, une communauté s’est formée autour de l’enseignante ; des amis ont créé une page Facebook et un compte Instagram pour le projet, des gens de London et de Kingston ont accepté de récolter des lettres que Marie-Josée Lefebvre pourrait récupérer sur son trajet. « C’est là que j’ai vu le pouvoir des médias sociaux », note-t-elle.

Un ami de Marie-Josée Lefebvre, Don Kerr, a même écrit une chanson.

Le périple a débuté le 16 aout. Pendant 10 jours, la cycliste a sillonné les routes de l’Ontario à raison de 40 à 60 km par jour : « C’est la première journée qui a été la plus difficile! » précise-t-elle.

À son arrivée au Parlement d’Ottawa, le 25 aout, l’enseignante s’est attelée à la tâche de lire les mots écrits par ses élèves et ceux récoltés en chemin, en anglais et en français. « J’étais tellement fière d’eux […] C’était touchant. La voix des enfants vient d’une grande vérité en dedans d’eux, qu’ils ne comprennent vraiment pas – “ pourquoi ils n’ont pas d’eau? Moi j’ai de l’eau ”. C’est inconcevable pour eux. Nous, comme adultes, ce qui est très triste c’est qu’on s’est habitués, comme à plein d’autres injustices. Sans ça, la vie est trop dure, mais les jeunes sont encore passionnés et sensibles à ces causes-là. »

Marie-Josée Lefebvre a lu la moitié des lettres le jour de son arrivée, et l’autre moitié le lendemain, en compagnie de ses deux nièces.

À son grand désarroi, presque aucun politicien n’a toutefois répondu à ses messages, bien qu’elle en ait identifié plusieurs sur ses publications en ligne. « Il y a seulement Paul Taylor du NPD qui m’a souhaité bonne chance et m’a remerciée de faire ça », indique-t-elle. Étendre le projet à l’échelle du pays L’enseignante a finalement renoncé à l’idée d’envoyer les lettres au gouvernement, pour une simple et bonne raison : « Ils vont les sacrer à la poubelle! Je ne leur fais pas confiance avec ces œuvres-là. »

Marie-Josée Lefebvre a plutôt décidé de tenter de porter le projet à l’échelle nationale : « Mon arrivée au Parlement, je voudrais que ça soit le début de la campagne, pas la fin […] Je suis en train de conceptualiser comment je vais amener ça à l’échelle du pays. Que ces lettres-là, on les voie, qu’on entende les enfants. »

Plusieurs enseignants l’ont d’ailleurs contactée pour reproduire le projet avec leurs propres élèves. L’instigatrice réfléchit aux avenues à explorer : « Les profs pourraient écrire les lettres avec leurs élèves, selon le niveau scolaire […] puis peut-être faire un voyage de classe pour se rendre au bureau de leur député à vélo, et que chaque enfant lise sa lettre. Les profs pourraient filmer, et ensuite je ferais quelque chose que le gouvernement ne pourrait juste pas ignorer. Que ça soit vraiment la voix des enfants qui ne peuvent pas s’imaginer. »

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