FRANCOPRESSE – Le congrès du Parti libéral du Canada (PLC) s’est déroulé virtuellement du 8 au 10 avril dernier, rassemblant environ 4000 adhérents. Les militants y ont adopté plusieurs résolutions, endossant notamment la création d’un régime national d’assurance-médicaments et d’un revenu universel de base. Justin Trudeau a profité du discours de clôture pour tirer à boulets rouges sur son rival conservateur, Erin O’Toole, et pour écorcher le Bloc québécois au passage. Ce congrès renforce les rumeurs d’élections printanières ou automnales, selon certains experts.

Les congrès politiques, explique la professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa Geneviève Tellier, sont importants pour les partis politiques puisqu’ils permettent de «rassembler les troupes, de les stimuler, de leur donner un aperçu des grandes orientations du parti ; mais aussi de les écouter, [de permettre aux membres] de présenter des idées aux instances du parti et d’en débattre».

Aux yeux de Daniel Béland, professeur au Département de sciences politiques de l’Université McGill et directeur de l’Institut d’études canadiennes de McGill (IÉCM), ce congrès est encore plus important que d’ordinaire parce qu’il se produit au milieu d’une crise : «On est encore dans une pandémie, on a un gouvernement minoritaire, donc des élections peuvent se produire à n’importe quel moment.»

Un congrès préélectoral

Selon Daniel Béland, «il suffit de réécouter l’allocution de Justin Trudeau, du premier ministre ; c’était très, très électoraliste, c’était vraiment une attaque en règle contre Erin O’Toole et son parti. Il y a un souffle préélectoral qui est assez clair».

Si le premier ministre a attaqué un peu le Bloc québécois, sa cible principale était clairement les conservateurs, ajoute Daniel Béland. Il estime que le Parti libéral tente de créer une trame narrative selon laquelle la véritable lutte est entre les libéraux et les conservateurs.

Justin Trudeau ne s’adressait pas seulement qu’aux membres du Parti libéral, observe Geneviève Tellier, mais aussi aux Canadiens : « Donc c’était plus électoral, [particulièrement] les attaques : les attaques vis-à-vis le Parti conservateur et le silence vis-à-vis du Nouveau Parti démocratique (NPD), pour moi ça a été marquant. On veut faire passer le message que le NPD n’est tellement pas important qu’on n’en parle même plus. Il faut le faire quand même! »

Pour Daniel Béland, ce silence sur le NPD est partie intégrante d’une stratégie qui positionne le Parti libéral plus à gauche : « On ne critique pas le NPD parce qu’on veut attirer les électeurs du NPD. Donc ce qu’on fait, c’est qu’on leur dit implicitement “ nous, on offre la même chose que votre parti, mais on a une chance de prendre le pouvoir ”. Ce n’est pas le cas du NPD en ce moment. »

Une stratégie que le Parti libéral met en œuvre depuis 2015, considère Geneviève Tellier : « Le Parti libéral a vraiment cet atout-là ; c’est qu’il est dans le centre, donc il peut déborder un petit peu à gauche, il peut déborder un petit peu à droite. Il ratisse plus large. » Geneviève Tellier observe aussi que Justin Trudeau a tenté de couper l’herbe sous le pied des conservateurs en s’adressant aux petits entrepreneurs : « C’est la base conservatrice, et il essaie aussi d’aller les chercher […] les petits entrepreneurs, les petits propriétaires d’entreprise qui en arrachent beaucoup, j’ai l’impression qu’ils vont être fortement courtisés par les libéraux. » Justin Trudeau a aussi évoqué — tel qu’il le fait fréquemment — que 80 % des aides financières pendant la pandémie provenaient du gouvernement fédéral. Pour Geneviève Tellier, cela suggère que le fédéralisme centralisateur et interventionniste sera un thème de la campagne électorale à venir.

Le NPD a le plus à perdre

Selon Daniel Béland le « souffle préélectoral» qui a émané du congrès du PLC n’est pas si inusité : « On est dans un contexte de gouvernement minoritaire, donc le gouvernement peut tomber à tout moment de toute façon, donc […] même si on ne veut pas nécessairement qu’il y ait des élections demain matin, ça peut arriver parce que les partis d’opposition peuvent “ tirer la plogue ”, peuvent voter contre vous. » Les gouvernements minoritaires, rappelle Daniel Béland, ont une durée de vie de dix-huit mois à deux ans en moyenne, donc le gouvernement Trudeau s’en approche – la dernière élection était en octobre 2019. Les libéraux sont en avance dans les sondages et la pandémie leur a été bénéfique : « Si la vaccination avance et que la troisième vague perd de la vitesse, ou qu’elle passe, les chances d’élections pourraient augmenter. Mais le problème, c’est : est-ce que les partis d’oppositions ont envie d’aller en élections? Parce que ce sont les libéraux qui pourraient faire des gains si on regarde les sondages en ce moment », se questionne Daniel Béland.

Puisque le gouvernement détient une forte majorité, il n’a besoin que du vote d’un des trois principaux partis d’opposition pour conserver le pouvoir, souligne Daniel Béland.

Si le Bloc québécois et le Parti conservateur peuvent être tentés de faire tomber le gouvernement, Daniel Béland avance que le NPD n’est pas dans la même situation : « Il y a un risque pour eux ; c’est que les libéraux remportent un gouvernement majoritaire. Le NPD compte en ce moment seulement parce que c’est un parlement minoritaire. »

«Si le NPD se retrouve dans l’opposition, disons avec 18 députés, mais dans un contexte de gouvernement majoritaire, son rôle deviendra vraiment mineur. Il ne sera pas l’opposition officielle, il ne sera pas dans une position forte pour influencer le gouvernement, donc il se retrouvera vraiment à l’arrière-scène, encore», pense Daniel Béland.

Les libéraux projettent une image d’unité

Pour Daniel Béland, les libéraux ont fait ce qu’ils devaient faire lors de ce congrès : c’est-à-dire ne pas faire de gaffes.

Tout le contraire des conservateurs, souligne le politologue de l’Université McGill, qui lors de leur propre congrès, le mois dernier, ont montré une « image désunie » en désavouant la position de leur chef sur les changements climatiques.

« Ça a été un gros fiasco, un fiasco pour le parti et un fiasco pour le chef, Erin O’Toole, qui n’est déjà pas super populaire, pas très bien connu de la population. […] Chez les conservateurs, ce qu’on a vu le mois dernier, c’est une sorte de dissonance entre ce que le chef dit et ce que les membres disent. »

Si Daniel Béland croit que le NPD a mieux fait que les conservateurs durant leur propre congrès, qui avait lieu du 9 au 11 avril, il ajoute que l’aile gauche du parti a tout de même mis de l’avant des propositions controversées ne rejoignant pas beaucoup d’électeurs, comme l’abolition de la Loi 21 et des Forces armées canadiennes. Pour Geneviève Tellier, de l’Université d’Ottawa, «les libéraux sont très disciplinés en public, contrairement aux deux autres partis. […] On veut passer un message clair : on veut que les gens parlent d’une seule voix et on va mettre de l’avant des propositions qui sont susceptibles d’avoir une bonne majorité d’appuis parmi les militants et qui ne feront pas trop de vagues ».

Des résolutions qui n’engagent à rien

Lors du congrès, les militants libéraux ont adopté 26 politiques prioritaires, avec en tête de liste l’assurance-médicaments, des normes nationales en soins de longue durée, le revenu universel de base et les trains à grande vitesse.

Pour Daniel Béland, « beaucoup de ces propositions sont des choses qui ne se produiront peut-être jamais. Elles sont plus de l’ordre de l’intention, de l’ordre de montrer au monde qu’on est progressiste, qu’on a certaines valeurs ».

Le politologue rappelle que ces résolutions ne sont pas contraignantes, c’est-à-dire qu’elles n’engagent ni le gouvernement ni le premier ministre.

« On voit des résolutions comme la création d’un revenu de base universel ; ça ne veut pas dire que le gouvernement libéral a l’obligation de faire ça. C’est la même chose quand on regarde la création d’un système national d’assurance-médicaments ou d’un train à grande vitesse à travers le pays. C’est plus des recommandations qu’autre chose », souligne Daniel Béland.

Si les résolutions adoptées en congrès ne sont pas contraignantes, consent Geneviève Tellier, elles peuvent tout de même servir aux dirigeants du parti lorsqu’ils veulent démontrer que certaines politiques ont des appuis : « Ils peuvent dire “ voici ce que je propose, et d’ailleurs nos militants l’avaient proposé dans une très forte majorité ”. »

Selon Daniel Béland, le document de 26 résolutions « donne quand même une idée de l’approche du Parti libéral sous Justin Trudeau, un parti qui veut montrer une image plus progressiste, plus à gauche, et qui veut voler des votes au NPD, ce qu’il a déjà fait en 2015 et en 2019. […] Ce sont des choses assez semblables à ce que le NPD propose ». Simultanément, le politologue estime que le Parti libéral demeure un parti centriste ; ce qu’on peut voir à travers la présence très médiatisée de Mark Carney, ancien gouverneur général de la Banque du Canada, qui est proche des milieux d’affaires, et par la défaite de la motion qui visait à abolir les subventions pour les industries pétrolière et nucléaire.

Pour Daniel Béland, le budget du 19 avril révèlera les véritables couleurs du Parti libéral, beaucoup plus que le congrès : « Le budget va être beaucoup plus concret, et là on mettra quand même des cartes sur la table, avec de l’argent et tout ; à court terme, mais aussi à moyen et long terme. Donc ça, je pense que ça va nous donner une idée un peu plus précise des engagements du Parti libéral lors de la prochaine campagne. »

« Ça va être le premier budget au Canada en plus de deux ans. Donc pour moi, ça va être plus important que ce que les membres libéraux adoptent à leur congrès, parce que ça, ce n’est pas contraignant. Un budget, c’est contraignant! » conclut Daniel Béland.