FRANCOPRESSE – L’Université Laurentienne s’est placée sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des corporations (LACC) le 1er février dernier. La Cour supérieure de justice de l’Ontario a accordé à l’Université jusqu’au 30 avril pour présenter un plan de restructuration. Certains professeurs se questionnent cependant sur les motivations de l’administration de la Laurentienne.

Joel Belliveau, professeur au Département d’histoire, se demande si la Laurentienne ne s’est pas engagée dans le processus d’arrangements avec les créanciers pour effectuer des coupes : «C’est la question à mille piastres, comme on dit. Et la réponse n’est surement pas en noir et blanc», pense l’historien.

Pour Aurélie Lacassagne, professeure au Département de science politique, «le fait […] qu’ils arrivent avec cette mesure extrême, pour certains professeurs, ça représente effectivement un certain faisceau d’information qui semble accréditer la thèse que finalement, ils avaient envie d’en arriver là parce que ça suspend toutes les procédures habituelles, et ça leur permet effectivement de couper des programmes et des postes, en gros, comme ils veulent.»

Daniela Moisa, directrice du Département de culture et de communications de l’Université de Sudbury — dont certains programmes sont affiliés à la Faculté des arts de l’Université Laurentienne — rappelle que l’administration de la Laurentienne avait tenté de suspendre les admissions à 17 programmes l’été dernier, mais que le Sénat de l’Université avait refusé de les abolir.

«Donc l’administration s’est rendu compte qu’elle ne pouvait pas procéder à des coupures, à des suspensions de programmes de la manière légale ; d’où ce soupçon qu’ils ont fait appel à cette situation catastrophique de se mettre à l’abri des créanciers justement pour pouvoir mettre en application le plan qu’ils avaient déjà avant», présume Daniela Moisa.

Un climat tendu

Daniela Moisa décrit que le climat est tendu sur le campus et qu’elle craignait de s’exprimer sur les finances de l’Université : «Selon moi, un professeur a le droit de parler librement et de dire des opinions même si elles ne sont pas nécessairement en accord avec l’institution. L’institution universitaire est une institution libre. La parole doit sortir. Le fait qu’on ait tous des craintes, ça veut dire qu’il y a quelque chose qui ne va pas très bien à la Laurentienne.»

Les administrateurs de l’Université, convient Joel Belliveau, «ont créé un processus où le contrôle repose dans les mains d’un juge. Probablement qu’ils ont estimé qu’ils avaient les meilleures cartes pour avoir le meilleur résultat, un résultat qui ressemble plus à ce qu’ils veulent, plutôt que ce que veut le syndicat ou les professeurs ou je ne sais pas qui [d’autre]».

Et la Cour, ajoute Daniela Moisa, prendra sa décision en fonction du «tableau» de la situation brossé par le recteur de l’Université, Robert Haché – et non par les professeurs, les syndicats ou d’autres parties prenantes. Le directeur du Département de philosophie de l’Université, Denis Hurtubise, , qui a aussi occupé le poste de vice-recteur associé aux études et affaires francophones de 2014 à 2016, ajoute que la «foire aux questions» créée à l’intention des étudiants et du personnel mentionne qu’un plan de restructuration est déjà prêt. «On sait ce qui est visé, c’est très clair : c’est couper des programmes. C’est dit en toutes lettres. Ça, c’est la solution pour laquelle l’université a opté, c’est couper des programmes.»

Des inquiétudes pour les programmes francophones Pour Daniela Moisa, il semble clair que les programmes francophones seront les premiers à être coupés : «Je ne le crains pas, je suis presque certaine que ça va être comme ça. Pourquoi est-ce que je dis ça? Parce qu’on vivait avec cette menace avant même la crise.» La directrice du Département de cultures et communications de l’Université de Sudbury est responsable de deux programmes entièrement francophones affiliés à l’Université Laurentienne : Folklore et ethnologie et Études journalistiques.

«Je me retrouve devant une espèce de démarche de justification permanente de mon utilité et de ma raison d’être en tant que prof qui enseigne en français, qui crée des cours en français. Au lieu de me focaliser sur l’enseignement et la recherche, je dois justifier pourquoi c’est pertinent d’enseigner en français, de faire des cours en français, de servir la communauté francophone, et je trouve ça absurde», dénonce la professeure Moisa, qui enseigne à Sudbury depuis quatre ans.

Joel Belliveau, du Département d’histoire, se demande si l’administration va systématiquement viser les programmes avec le moins d’inscriptions, sans tenir compte du contexte de francophonie minoritaire : «Est-ce qu’on va utiliser les mêmes critères pour tous les programmes ou est-ce qu’on va prendre en considération le fait que c’est un peu normal que les programmes langue française aient moins d’inscrits étant donné qu’on dessert la minorité linguistique dans la région?»

Selon la politologue Aurélie Lacassagne, «il va probablement y avoir des programmes francophones qui vont être coupés, et donc on a effectivement un tribunal commercial, dans une procédure commerciale, qui va effectivement miner les droits d’une minorité de langue officielle en situation minoritaire. On est dans un délire complet».

Des programmes avec du financement fédéral Pour Denis Hurtubise, les programmes avec le moins d’inscriptions, qu’ils soient francophones ou anglophones, sont en effet plus à risque d’être coupés.

Cependant, il rappelle que les programmes francophones de l’Université Laurentienne reçoivent le soutien du gouvernement fédéral à la hauteur de 12 millions $ annuellement. Selon Daniela Moisa, «on va couper dans les programmes francophones parce que l’administration présente le tableau des programmes francophones qui ne rapportent pas d’argent. Mais en réalité, ce sont des programmes qui ne sont pas [déficitaires], qui rapportent de l’argent» en raison des fonds fédéraux qui leur sont attachés. Pas de transparence ou de reddition de comptes «Mais une chose est certaine, au niveau local, à l’Université Laurentienne, il n’y a aucune transparence quant à la façon dont les sommes sont utilisées. À chaque fois qu’on demande […], l’Université répond simplement “ah écoutez, pour avoir tous nos programmes en français, ça coute bien plus que 12 millions $, donc peu import. Même si on l’utilise pour mettre du sel sur le trottoir ou tondre le gazon, ça nous aide à assumer ces couts additionnels qu’on a comme université bilingue”», soutient Joel Belliveau. Denis Hurtubise souligne que lui-même, en tant que vice-recteur, et le Regroupement des professeurs francophones de l’Université Laurentienne «ont souvent demandé à l’Université d’expliquer l’usage des fonds. On n’a jamais eu de réponse. On n’a jamais eu de réponses écrites, surtout pas. Et à l’oral, c’est toujours très très vague, très évasif. Alors on ne sait pas. On ne veut pas se lancer dans des accusations, mais on se demande…» La professeure Moisa dénonce un manque de transparence «flagrant» de la part de l’Université, observant que tous les directeurs de départements de la Faculté des arts «ne comprennent pas pourquoi ils n’ont pas accès aux finances accordées à chaque département. Et c’est encore pire pour les départements francophones à cause de cet enjeu de l’argent, du financement qui vient du fédéral. Donc inévitablement, on se demande : si l’institution n’investit pas dans ces programmes, où est cet argent-là, alors?»

Aurélie Lacassagne, du Département de science politique, souligne qu’alors qu’elle donnait des cours exclusivement en anglais, son nom apparaissait sur une liste de professeurs supportant la programmation francophone envoyée par l’Université Laurentienne à la province. «Ils ont vu “Lacassagne”, ils se sont dit qu’effectivement au ministère ça n’allait pas attirer l’attention. Sauf que moi, je n’enseignais pas en français. Mais j’étais payée à partir de ce budget-là!» s’exclame-t-elle. Daniela Moisa rappelle que le gouvernement fédéral ne transfère pas les fonds directement à l’Université, mais que ceux-ci sont distribués par la province. «Mais si la province de l’Ontario, quand elle distribue l’argent aux universités, ne demande pas d’informations concernant l’utilisation de l’argent, [sa trace] est perdue. Et d’après ce que j’ai compris, il n’y a pas de surveillance, de volonté de surveiller l’argent de la part de la province.» Denis Hurtubise pense que les mécanismes de reddition de compte de l’Université Laurentienne s’avèrent plutôt opaques : «Et quand on lit la documentation sur les programmes fédéraux, il devrait avoir une reddition de compte. Mais est-ce qu’il y en a effectivement une par la Laurentienne? Ça, on ne le sait pas. On espère que oui.»

Pas de réponse du ministère

Daniel Savoie, porte-parole de Patrimoine canadien, a répondu par courriel à Francopresse que les questions concernant les mesures d’imputabilité des fonds destinés aux institutions postsecondaires en situation linguistique minoritaire devraient être adressées au ministère des Collèges et des Universités de l’Ontario.

Au moment d’écrire ces lignes, Patrimoine canadien n’avait pas répondu aux demandes de précisions de Francopresse et le ministère des Collèges et des Universités de l’Ontario n’avait pas répondu aux demandes de précisions de Francopresse quant aux mesures de reddition de comptes auxquelles est soumise l’Université Laurentienne.

La banqueroute sur fond de négos syndicales Denis Hurtubise croit que le recours à la LACC par l’Université est «une drôle de coïncidence» parce que le syndicat des professeurs, l’Association des professeures et professeurs de l’Université Laurentienne (APPUL), est en négociations avec l’administration pour renouveler leur convention collective, échue depuis juillet 2020.

Joel Belliveau souligne que «le syndicat a été pris de court, comme tout le monde. On nous a annoncé ça le 1er février, on a eu zéro avertissement».

Selon l’historien, «au début, la première question qui est venue en tête de tout le monde c’est “ah, est-ce que ce n’est pas juste une manière de ne pas négocier avec le syndicat?” Parce que le syndicat était sur le point de déposer une plainte [auprès du Labour Relations Board] disant que l’administration ne négociait pas de bonne foi.»

L’Université, au cours de l’été, affirmait que la situation financière était difficile, mais refusait de donner des chiffres au syndicat, affirme Joel Belliveau. «Et plutôt que de montrer les chiffres, c’est ça qui est tombé comme un couperet.»

D’après Denis Hurtubise, le processus supervisé par la Cour pourrait aussi exiger «une négociation en accéléré de la convention collective […] Évidemment, ça place les professeurs dans une position très difficile ; on n’aura pas l’espace normal pour négocier, on négociera avec le fusil sur la tempe, finalement».

«Une question que je pose, en fait, c’est pourquoi l’Université n’a-t-elle pas tendu la main vers les syndicats, à l’automne, pour tenter quelque chose? En disant finalement aux syndicats : “Regardez, voici notre situation, on s’en va droit vers un mur, est-ce qu’on peut essayer quelque chose ensemble?”», s’interroge Denis Hurtubise.

Une opinion partagée par Aurélie Lacassagne : «On a été dans le flou continuellement par rapport à la situation financière, donc ça ne nous a pas permis de prendre conscience de l’ampleur des dégâts. On peut présumer entre personnes de bonne foi que s’ils nous avaient dit cet été : “Voilà la situation financière, c’est ça, on n’a plus de ligne de crédit, dans six mois on est insolvable”, vous pensez bien qu’on aurait effectivement fait ce qu’il faut pour sauver l’Université et ne pas arriver dans cette situation-là.»

Le responsable des communications de l’Université Laurentienne, Jean-Paul Rains, a décliné par courriel la demande d’entrevue de Francopresse.

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