FRANCOPRESSE – Nos professionnels de la santé vivent des moments difficiles. Dans le cadre d’une étude menée par Statistique Canada en novembre et décembre et publiée le 2 février, 56 % des travailleurs de la santé participants ont déclaré que la plupart de leurs journées étaient «assez stressantes» ou «extrêmement stressantes».

Environ 18 000 travailleurs de la santé ont participé à cette étude, et le tiers a déclaré que leur santé mentale était «passable ou mauvaise», huit mois après le début de la pandémie.

C’était au moment où l’on assistait à la remontée du nombre de cas positifs de COVID-19 en Ontario et au Canada. Depuis, ce nombre est monté en flèche et l’essoufflement s’est accentué. Dans l’est du pays, quelques suicides ont été rapportés chez le personnel soignant.

Alors que la deuxième vague de COVID-19 semble s’essouffler, Francopresse s’est demandé : comment se portent nos professionnels de la santé?

Francis Dubé, urgentologue, a accepté de répondre à la question. Originaire de Hearst, dans le Nord de l’Ontario, il fait partie des quelque 120 personnes qui font rouler l’urgence de l’Hôpital Montfort d’Ottawa.

Francopresse lui a parlé le 3 février. Il nous a parlé de ses frustrations : celles des médecins en communauté livrés à eux-mêmes, des élus qui séjournent au soleil, du déroulement imprévisible de la vaccination. Il nous a aussi parlé de la relative stabilité qui s’est installée dans l’urgence où il travaille – la porte d’entrée des personnes souffrant de COVID-19 vers les soins intensifs.

La discussion a été lancée par une question toute simple : comment ça va? Dr Dubé, comment ça va?

Ça va relativement bien. (rires) Ça a été vraiment une année de hauts et de bas, d’incertitudes et d’adaptation.

Les trois premiers mois, il y avait un stress constant. On se demandait tout le temps : «Est-ce que tout notre staff va devenir malade? Où sont mes mains, où sont mes doigts? Est-ce que j’ai la COVID?» Je me suis fait swabber [tester pour la COVID-19, NDLR] plusieurs fois. Il y a une grosse composante de ça qui était de l’anxiété. Avec l’été et la diminution des cas, on en est venus à un certain niveau de confort. Bien qu’on ait traité de nombreux patients atteints de COVID, personne du département n’a été malade. Puis il y a eu la fatigue de l’automne et l’augmentation des cas. Pour moi et plusieurs collègues, la période des Fêtes a été très difficile. Mes enfants n’ont pas vu leurs grands-parents depuis le début de la pandémie. On envisageait de monter voir la famille à Hearst [dans le Nord de l’Ontario, à 920 kilomètres d’Ottawa], mais on a annulé pour respecter les règles et parce que moralement, c’était à risque. Donc le temps des Fêtes a été très, très dur. Finalement, la vaccination commence tranquillement. Outre la frustration relative au processus de vaccination, c’est très stable au travail. Quand on a des cas positifs qui rentrent à l’urgence, on n’a plus d’anxiété. Je dirais qu’au bout de 10 mois, la majorité du groupe est rendue zen.

Quelle est la place de l’urgence dans le monde de la COVID-19?

Les centres d’évaluation de la COVID-19 reçoivent tous les rhumes, les nez qui coulent, les pharyngites qui sont potentiellement une COVID. À l’urgence, on voit donc moins de cas d’infections des voies respiratoires bénignes, qui vont dans les centres de la COVID.

On voit plutôt une population plus malade. Aussitôt qu’une personne atteinte doit être admise à l’hôpital, elle doit passer par l’urgence. De plus, dès qu’on est hors des heures d’ouverture des centres d’évaluation, les gens se dirigent à l’urgence. Au début de la pandémie, on roulait à 50 % de notre capacité prépandémie. Maintenant, je dirais qu’on est à 80 %.

On est chanceux : à cause des mesures de prévention qui fonctionnent de façon spectaculaire au niveau de l’influenza [la grippe, NDLR], celle-ci n’a pas pris au Canada.

Comment votre routine de travail a-t-elle été chamboulée?

Ce qui est marqué pour nous, c’est le ralentissement du fonctionnement à cause des équipements de protection personnelle [supplémentaires] et de la désinfection. Il y a tellement plus à faire.

Avant, si quelqu’un s’était cassé la cheville, je pouvais rentrer, examiner la cheville. C’était fini. Maintenant, on se dit : «Il s’est cassé la cheville, mais pourquoi est-il tombé? C’est parce qu’il ne se sentait pas bien? Est-ce qu’il y a eu un contact COVID?»

Puis on met tout l’équipement de protection individuelle (ÉPI) additionnel. On porte toujours un masque et une protection oculaire, mais selon la stratification du risque, on ajoute la jaquette, les gants, la visière par-dessus les lunettes. Aussi, on désinfecte complètement tout ce qui a été touché. Avant, par exemple, on ne faisait que la civière. Dans le contexte de la COVID, tout est désinfecté, jusqu’aux murs.

Ça ralentit le fonctionnement de l’urgence de façon spectaculaire. Comment vivez-vous ce stress additionnel?

La pandémie expose les failles du système. C’est pour ça que certaines personnes sont nettement plus stressées.

J’ai le luxe d’être en milieu hospitalier : tous les ÉPI sont fournis par l’hôpital. Même si au début, les stocks étaient plus bas, on en a toujours en réserve. On n’a pas à y penser.

Pour n’importe quel médecin en communauté, ça devient sa responsabilité. Il est responsable des mesures de protection d’un bout à l’autre et accuse l’augmentation des couts, sans augmentation des revenus. Le gouvernement n’a donné aucun soutien pour les ÉPI aux médecins en cabinet.

Pour ces médecins, l’augmentation de stress est tout à fait justifiée. Ces médecins-là sont aussi derrière la file, pour la vaccination. Le gouvernement m’a donné ma première dose, et même si je n’ai pas de 2e dose en vue, au moins, j’ai été vacciné. Quel est l’état d’esprit chez vos collègues de l’urgence?

On a tous vécu des moments plus difficiles, personne n’a vu sa famille, personne n’a voyagé pour ses vacances annuelles.

Avec notre groupe d’urgence, on organisait des soirées Zoom dans les premiers mois. Ceux qui voulaient se joindre pouvaient décompresser ensemble, jaser de tout et de rien, sans masque.

Maintenant, le groupe semble — semble [il insiste] — plus en paix. Lorsque quelqu’un dit qu’il ne peut pas rentrer travailler pour un quart, il y a habituellement quelqu’un qui lui demande : «Tu es sûr que tu vas bien?» Pour la majorité, au département, le travail est peu ou pas la plus grande source de stress. Comme le reste de la société, notre vie personnelle est chambardée et c’est beaucoup d’adaptation.

Chacun a sa façon de gérer ça. Il y en a qui font des rénovations, il y en a qui ont trouvé de nouveaux hobbies, il y en a qui se sont investi plus dans leurs hobbies. À noter que les propos ont été réorganisés pour des raisons de longueur et de cohérence.

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