Le mot «queer» et l’acronyme LGBTQ+ sont aujourd’hui monnaie courante, mais ils ont mis du temps à s’imposer du côté littéraire. Une professeure de littérature franco-ontarienne, Sylvie Bérard, témoigne des avancées effectuées dans les 50 dernières années.

Sylvie Bérard est professeure agrégée au Département d’études françaises et francophones de l’Université Trent à Peterborough. Elle y donne un cours de littérature franco-ontarienne et un autre intitulé «Questions de genre», où elle traite entre autres du concept «queer»

Celle qui se définit comme «lesbienne queer» est l’autrice du recueil Oubliez (Prise de parole), qui a remporté le prix de poésie Trillium en 2018. Originaire de Montréal, elle enseigne en Ontario depuis 1991.

Elle avoue «son sentiment de ne pas être d’eux, ni d’elles, ni d’iels…». «Queer» est un mot qu’elle a découvert sur le tard, à l’aube de la trentaine, et «qui résume le mieux ce sentiment de ne pas totalement réussir à être comme il faut». De son dire, «queer» n’est pas statique, n’est pas une entité, «mais activité, mode de rapport au monde».

Le dire homosexuel

Le premier ouvrage homosexuel qui paraît en Ontario français passe inaperçu. Il s’agit de deux nouvelles érotiques parues sous le titre Hermaphrodismes (Prise de parole) en 1975, sous le pseudonyme Tristan Lafleur, derrière lequel se cache le prêtre jésuite Fernand Dorais, de Sudbury.

La communauté achète et détruit tous les exemplaires.

Il faudra ensuite une dizaine d’années avant que le dire homosexuel ne se fasse entendre, d’abord dans des mises en lectures de pièces, puis dans des romans un peu plus tard.

Alain Bernard Marchand, d’Ottawa, publiera tous ses romans gais aux Éditions Les Herbes rouges, à Montréal, où on est moins frileux vis-à-vis de l’homoérotisme. Il n’a pas toujours été facile pour les auteurs et autrices de porter le drapeau arc-en-ciel (LGBTQ+) alors que le milieu s’attendait à les voir plutôt arborer le drapeau franco-ontarien dès qu’ils ou elles prenaient la parole.

«La situation a changé aujourd’hui et la jeune génération se sent pleinement à l’aise dans la sphère queer», juge Sylvie Bérard.

De problème central à thème dominant

Selon la professeure de l’Université Trent, «les histoires queers ne se fantasment ou ne se décodent plus seulement entre les lignes ; les chapitres gais et lesbiens ne sont plus censurés ; les œuvres queers ne circulent plus sous le manteau ou dans des cercles fermés.»

La sortie du placard est bel et bien réussie.

Du côté de la littérature jeunesse, les œuvres mettant en scène des personnages homosexuels, lesbiens, bisexuels ou trans ne sont pas encore légion. Il n’en demeure pas moins que la réalité queer n’est plus une «problématique», mais plutôt un thème à part entière.

«C’est un plaisir de voir des livres publiés, de les voir recensés, commentés au grand jour, sans plus sentir cette petite gêne de la part des critiques littéraires», précise Sylvie Bérard.

Elle nuance en ajoutant que, dans leurs représentations, les œuvres contemporaines demeurent «plus près des littératures homosexuelles que d’une problématique queer à proprement parler. Le genre y est très peu fluide et il est en fait assez binaire.» IJLO_Littérature queer_Hermaphrodismes_Cr. Gaston Tremblay.jpg