FRANCOPRESSE – L’avocate torontoise devient la première femme noire à la tête d’un parti politique fédéral représenté à la Chambre des communes. Elle tentera de décrocher un siège lors de l’élection partielle du 26 octobre dans la circonscription de Toronto-Centre.

Annamie Paul l’a emporté au huitième tour d’un scrutin préférentiel avec 12 090 voix, devançant l’avocat montréalais Dimitri Lascaris. Huit candidats étaient dans la course à la succession d’Elizabeth May.

«Je pense qu’elle a fait une excellente course et que c’est un moment historique, non seulement pour le Parti vert, mais aussi pour la politique au Canada. Avoir une leadeure qui est une femme, qui est noire, qui ressort d’une communauté qui a été systématiquement sous-représentée au Canada, c’est fantastique!» s’exclame David Merner, un des autres candidats dans la course, en entrevue avec Francopresse.

Une élection sous le signe de la continuité

Pour Cara Camcastle, professeure au Département de sciences politiques de l’Université Simon Fraser, le nombre élevé de candidats est une différence notable par rapport à la course de 2006, qui a vu l’élection d’Elizabeth May. Cela reflète que «le Parti vert devient un parti conventionnel (mainstream), ce qui veut dire qu’il y a plus de gens qui veulent se présenter et devenir leadeur du parti», explique-t-elle.

Geneviève Tellier, de l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, observe que «la lutte s’est faite essentiellement entre deux personnes, M. Lascaris et Mme Paul.» La politologue note aussi que les candidats qui venaient plus de l’extérieur du parti comme Glenn Murray et David Merner ont fait moins bonne figure.

«On voit un noyau important autour de M. Lascaris qui représente une tendance plus socialisante dans le parti», explique Peter Graefe, professeur au Département de sciences politiques de l’Université McMaster.

L’élection d’Annamie Paul, pour Geneviève Tellier, inscrit le parti dans la continuité. Elle était la seule candidate qui avait obtenu l’appui d’Elizabeth May qui compte demeurer leadeur parlementaire du parti, d’ailleurs. «Donc on reste plutôt dans la continuité que dans le changement.»

La présence d’Elizabeth May au sein du parti peut poser des défis à la nouvelle cheffe, selon Peter Graefe. «On peut entrevoir un nombre de conversations difficile où Mme Paul et Mme May ne sont pas sur la même longueur d’onde par rapport au discours du parti dans la Chambre des communes […] Mme May pourrait très bien jouer la “belle-mère” du parti, comme on le dit pour le Parti québécois.»

Le professeur Graefe ajoute qu’il y a «une certaine visibilité pour le parti [en Chambre], donc ce sera Mme May qui aura cette visibilité quand c’est Mme Paul qui en a besoin».

Des défis à relever pour Annamie Paul

«Le défi numéro un pour Mme Paul, c’est d’être prête pour la prochaine élection. C’est un gouvernement minoritaire, ça prend une plateforme [électorale]», et elle ne doit pas se laisser distraire par l’élection partielle dans Toronto-Centre, soutient Geneviève Tellier. «C’est plus important d’être prêt pour une élection que d’avoir un siège à Ottawa», ajoute la politologue.

Pour Peter Graefe, Annamie Paul devra se faire connaitre du public. Le Parti vert, est «le 5e parti au parlement, il n’a pas le statut de parti officiel et il est peu présent dans les débats politiques. Mme Paul n’est même pas députée, ça sera tout un défi de se faire connaitre.»

Le Parti vert dans le paysage politique canadien

Peter Graefe, observe qu’il y a peu de différences au niveau de l’offre écologique entre le Parti vert et le NPD. «La plus grande différence est au niveau de la base sociale de ce parti. Il y a très peu de personnes au sein du Parti vert qui cherchent à séduire un électorat de la classe ouvrière».

Il observe notamment que les candidats à la direction sont des médecins, des avocats, des professionnels, des petits entrepreneurs. Leur programme politique, ajoute-t-il, est «beaucoup moins axé sur le vécu des gens ordinaires» que celui du NPD.

Le NPD, ajoute Geneviève Tellier, «a encore une base manufacturière», dans le Sud de l’Ontario, notamment, avec l’industrie automobile. Cela signifie qu’ils seront plus enclins à prendre position pour préserver ces emplois, en s’opposant aux politiques de libre-échange, par exemple.

Peter Graefe observe d’ailleurs «une tendance conservatrice [au sein des verts], basée sur l’utilisation de l’économie marchande pour trouver des solutions aux problèmes écologiques.

Les verts, ajoute la Cara Camcastle, «ont comme plus haute priorité les changements climatiques et l’environnement, mais ils veulent “outiller (empower) le secteur privé”» pour résoudre les changements climatiques, ce qui explique qu’ils aient été les premiers au Canada à proposer une taxe sur le carbone.

À la différence du NPD, explique-t-elle, les verts ont une approche décentralisée quant aux services publics, «ce qui devrait être attirant pour les gens du Québec qui souhaitent plus d’autonomie». Geneviève Tellier précise aussi que l’élection d’Annamie Paul, qui propose un discours qui met de l’avant la diversité, amène le parti à «aller jouer dans les platebandes de M. Singh. […] J’ai l’impression qu’on va être mélangés entre le NPD et les verts, et que les deux autres partis, libéral et conservateur, vont plutôt être contents.» Quel avenir pour le Parti vert?

«En ce moment, le Parti vert, c’est la conscience environnementale du Canada […] Est-ce un moteur de changement? Je ne pense pas. C’est un moteur de prise de conscience», résume Geneviève Tellier.

Pour le professeur Graefe, même si le Parti vert a réussi à gagner deux sièges en 2019, les chances sont minces de faire des gains substantiels lors des prochaines élections.

«Sans un changement dans le système électoral, pour aller à un système proportionnel, il ne me semble pas que le Parti vert a la possibilité d’aller chercher un pourcentage de l’électorat nécessaire pour se faire élire. Même le NPD, qui reçoit deux à trois fois le nombre de votes du Parti vert, est dans une situation assez précaire au niveau électoral. Donc il serait possible de voir une situation ou le parti [vert] serait rayé de la carte électorale», précise-t-il

Peter Graefe ajoute que «les questions écologiques deviennent plus importantes pour les électeurs canadiens, mais les autres partis ont changé leurs offres électorales [sur l’environnement]. Si on craint les changements climatiques, est-ce qu’on vote pour le Parti vert, qui a très peu de chances de gagner, ou est-ce qu’on vote pour un autre parti qui aurait plus de chances d’influencer les débats à la Chambre des communes?»

«Il aurait fallu un coup de barre, selon Geneviève Tellier, aller plus vers le centre, un Glenn Murray, un [David] Merner», pour que le parti soit en position de réaliser des gains lors de la prochaine élection.

«Ça prend une proposition économique, et ça, je ne l’ai pas entendu [dans le discours de victoire]», explique Geneviève Tellier. Cara Camcastle est un peu plus optimiste, rappelant que des candidats verts sont arrivés deuxièmes dans plusieurs circonscriptions, notamment en Colombie-Britannique et à l’Île-du-Prince-Édouard. De plus, rappelle-t-elle, «les verts ont avancé en développant leurs appuis au niveau provincial et municipal, graduellement. Et quand les gens constatent qu’ils peuvent être élus, ça enlève une barrière psychologique», qui donne la permission, en quelque sorte, de voter pour le Parti vert. fdDxsOfQ.jpgQgSbANSw.jpgz0cUo0-A.jpg6FuZas6A.jpgxKHPO24w.jpg