FRANCOPRESSE – Consternation, déception, frustration : l’industrie de la production cinématographique et télévisuelle francophone du pays est dévastée de la décision de Bell Média de mettre fin au financement du Fonds Harold Greenberg. «Ce fonds-là a été une clé qui a permis à certains films de voir le jour, ou à tout le moins de boucler le financement», souligne Carol Ann Pilon, directrice générale de l’Alliance des producteurs francophones du Canada (APFC).

«Le fait qu’il disparaisse, ça va créer un trou. Ça va vraiment créer un trou», ajoute-t-elle.

L’onde de choc a été ressentie avec autant d’ampleur dans l’industrie québécoise. «Il nous semble qu’à l’évidence le groupe Bell Média ne craint aujourd’hui ni le CRTC ni la sanction du public», a déclaré sans détour l’Union des producteurs et productrices de cinéma du Québec (UPPCQ). La productrice Fany-Laure Malo est même allée jusqu’à se demander «si on va pouvoir survivre».

Le long métrage, grand perdant

Si la situation est aussi fragile au Québec, où les ressources et l’aide provinciales à l’industrie audiovisuelle sont assez importantes, on peut se demander ce qui attend les producteurs francophones du reste du Canada.

«Sans cet appui, toute l’industrie cinématographique franco-canadienne sera fragilisée, voire même en péril», offre en réponse à cette question le Front des réalisateurs indépendants du Canada (FRIC) dans une déclaration écrite soumise à Francopresse.

Le Fonds Harold Greenberg venait particulièrement en aide à la production de longs métrages. Dans la francophonie hors Québec, c’est un secteur de l’industrie cinématographique qui commence tout juste à pouvoir se développer.

«Il y a tellement peu de fonds disponibles pour le long métrage, déplore Carol Ann Pilon de l’APFC. Téléfilm Canada est le subventionnaire primaire du long métrage, mais c’est très difficile d’accéder à ces fonds-là à l’extérieur du Québec. Le Québec a des fonds importants pour soutenir le long métrage. Dans les autres provinces, les fonds sont presque inexistants ou bien moindres.»

Le programme anglais maintenu au moins 12 mois

L’échéance du 31 aout 2020 était pourtant connue depuis sept ans. La date était inscrite dans la décision du CRTC, qui donnait en 2013 son aval à l’achat d’Astral par Bell Média et imposait à l’acheteur certaines conditions de licence, dont celle de financer le Fonds Harold Greenberg au cours des sept années suivant la décision. Carol Ann Pilon de l’APFC explique que le silence prolongé de Bell sur cette question a donné de faux espoirs aux producteurs : «Bell a pris sa décision finale à quelques semaines de la fin du Fonds. C’est là où je pense que le milieu est surpris, parce qu’on s’est dit : “puisqu’il n’y a pas d’annonce, clairement ils sont en train de trouver une façon de continuer à investir dans le Fonds!” Mais au bout du compte, ils ont juste tiré la plug.»

Dans un communiqué annonçant la nouvelle, le Fonds Harold Greenberg a indiqué avoir été informé de la décision de Bell Média le 25 aout, soit six jours avant l’échéance. Le Fonds n’a pas voulu nous accorder d’interview.

En guise d’explications, on peut lire dans le communiqué que «compte tenu des circonstances liées à la COVID et du besoin d’investir dans la relance de Noovo [l’ancienne chaine V, acquise par Bell au printemps 2020], Bell Média nous a informés (…) qu’elle n’était pas en mesure de s’engager à contribuer au Programme français, hors cadre de ses obligations règlementaires, au-delà du 31 aout 2020.»

De son côté, Bell Média n’accorde pas non plus d’entrevues sur la question. Dans le communiqué annonçant la décision de l’entreprise, son président, Randy Lennox, précise que le programme de langue anglaise du Fonds sera maintenu pendant au moins 12 mois avec le soutien de Crave, l’une des chaines de Bell Média.

«Le Fonds nous a approchés avec le projet de poursuivre le programme de langue anglaise en cherchant d’autres leviers de financements après la fin des prestations, et nous sommes heureux de leur apporter notre soutien dans leurs efforts pour attirer des partenaires financiers complémentaires», explique Randy Moss.

Le débit du robinet diminue

Les sources de financement pour les producteurs francophones hors Québec se raréfient avec cette décision de Bell Média. «C’est une grande perte pour notre industrie», soutient René Savoie, président et producteur des Productions du milieu de Moncton.

Malgré les programmes de Téléfilm Canada, les crédits d’impôts fédéraux et certains programmes provinciaux, «ce n’est pas assez pour financer un long métrage», dit celui qui est également président de l’Alliance des producteurs francophones du Canada.

Le Fonds avait également un volet très attirant pour finaliser un scénario ; René Savoie s’apprêtait d’ailleurs à cogner à cette porte dans le cadre d’un projet de long métrage. Une ressource inestimable pour les maisons de production, selon lui : «Lorsqu’on avait développé un scénario en 2-3 stades avec Téléfilm Canada, on pouvait aller au Fonds Greenberg pour faire une dernière version.»

Il existe d’autres fonds d’aide à l’industrie, financés par de grands diffuseurs du domaine des télécommunications au pays comme Rogers, Telus, Corus ou Shaw. Ces derniers se concentrent toutefois dans des domaines spécifiques, comme la jeunesse ou la santé. Le Fonds Harold Greenberg était plus généraliste, donc plus accessible. Ce qui veut dire que pour financer la production de longs métrages en français, la situation vient de se compliquer considérablement. Es_4zxvw.jpgc-7pgznw.jpgkOtehUhQ.jpgtItLxDBw.png