FRANCOPRESSE – Dans un rapport publié le 8 juillet dernier, la vérificatrice générale du Canada (VGC) révèle qu’en date du 31 mars 2020, le Programme canadien de prêts aux étudiants enregistrait 2,4 milliards $ en défaut de paiement de prêts. Dans son rapport, Karen Hogan propose que le gouvernement fédéral déploie plus d’efforts pour récupérer les sommes dues. Dans le contexte économique lié à la COVID-19, plusieurs intervenants remettent en question la pertinence qu’aurait cette démarche.

«Il y a de bonnes chances qu’une grande partie de ce montant soit perdu à jamais.»

C’est ce qu’a révélé Philippe le Goff, directeur principal des affaires économiques pour le Bureau du vérificateur général, dans un article du National Post. Il ajoute que la récupération de comptes en souffrance est «une entreprise difficile». La vérificatrice générale indique au rapport que «l’Agence du revenu du Canada n’a pas les outils nécessaires pour s’acquitter efficacement de cette fonction».

«Il n’est cependant pas surprenant qu’autant de prêts soient en défaut», avertit Geneviève Charest, coordonnatrice aux communications de la Fédération canadienne des étudiantes et étudiants (FCÉÉ), puisque la charge des frais de scolarité ne cesse d’augmenter.

Elle signale que cette année, plusieurs universités augmenteront leurs frais de scolarité de 7 %, et ce, malgré la pandémie et la diminution des occasions d’emplois pour les étudiants.

Selon Alex Usher, président du groupe de consultants Higher Education Strategy Associates (HESA), l’un des aspects qui rendent difficile de récupérer les montants dus est le manque d’information du gouvernement sur la situation financière des étudiants et des diplômés.

Il estime tout de même que, malgré la difficulté de l’entreprise, le gouvernement devrait tenter de récupérer ces fonds, car l’intégrité du programme fédéral de prêts étudiants en dépend.

Pour François Hastir, directeur général du Regroupement étudiant franco-ontarien (RÉFO), accorder autant d’attention aux prêts en défaut, «c’est prendre le problème de la mauvaise façon. Parce qu’en fait, le problème auquel font face les étudiants, c’est un problème d’endettement majeur et un problème d’accessibilité aux études postsecondaires».

Des dettes étudiantes de 36 milliards

Un sondage commandé par l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université (ACPPU) et la FCÉÉ dévoile que 30 % des répondants, anciens et nouveaux étudiants au postsecondaire, affirment considérer de ne pas retourner aux études en septembre, en partie à cause du cout des études, mais aussi parce que plusieurs cours seront offerts en ligne à cause de la COVID-19.

«Le risque est que s’il y a beaucoup d’étudiants qui prennent une année sabbatique, dans deux ou trois ans, on va le sentir sur le marché du travail. Et malheureusement — et nous avons les données à ce sujet — quand les gens prennent des années sabbatiques, le risque qu’ils décrochent est quand même assez élevé», soutient François Hastir du RÉFO.

Geneviève Charest souligne que les étudiants canadiens sont endettés à la hauteur de 36 milliards de dollars, tous paliers gouvernementaux confondus. Elle ajoute que la moyenne d’endettement étudiant après un baccalauréat de quatre ans serait de 28 000 dollars.

«En moyenne, ça prend 10 ans pour rembourser son prêt étudiant. Les paiements peuvent être de centaines de dollars par mois, ça peut être 300 $, 400 $, donc c’est sûr que c’est très difficile pour les étudiants de rembourser.»

Pour Alex Usher, on ne peut véritablement parler d’une crise de la dette étudiante : «l’endettement étudiant au niveau national, en termes réels, n’a pas changé depuis 20 ans… il se situe aujourd’hui entre 25 000 et 30 000 dollars», même s’il y a des variations régionales.

Donc essentiellement, si le montant de la dette étudiante moyenne est plus haut aujourd’hui, cela équivaut au même fardeau d’endettement qu’il y a 20 ans.

Économie de la jobine?

François Hastir soutient que le remboursement de prêts étudiants est compliqué par la situation du marché du travail pour les diplômés récents.

«L’un des problèmes est l’accès au premier emploi et beaucoup d’étudiants, dépendamment du programme d’étude, éprouvent de la difficulté à se trouver un emploi payant dans leur domaine.»

Geneviève Charest abonde dans le même sens : «C’est quand même difficile pour les jeunes de se trouver un emploi qui paye bien, qui est stable… on parle beaucoup de gig economy (économie de la jobine).»

Pour Alex Usher, ce type d’économie n’a rien de nouveau. «Pour les jeunes de 22 à 24 ans, il y a depuis longtemps un processus pour accéder à un emploi stable à temps plein : jusqu’à deux ans après l’université, il est très difficile d’obtenir ce genre d’emploi. Les diplômés récents passent souvent d’un emploi à temps partiel à un autre».

Cependant, concède-t-il, il y a eu une relative détérioration des conditions salariales pour les diplômés universitaires, en partie parce que le marché du travail ne s’est pas entièrement adapté à la massification des études supérieures constatée au cours des dernières décennies.

Annuler ou intégrer les dettes aux impôts

Pour la FCÉÉ et le RÉFO, la solution à l’endettement étudiant passe par l’abolition des frais de scolarité, donc par un réinvestissement des différents paliers de gouvernement dans l’éducation supérieure.

Dans l’immédiat, selon François Hastir, «il faut qu’il y ait de la souplesse dans le remboursement des prêts, qu’on s’assure de prendre en compte la situation de chaque étudiant. C’est facile de dire, quand on regarde le portrait global, que les mesures ne sont pas assez sévères et que les étudiants ne remboursent pas leurs prêts, mais tous les étudiants ne font pas face à la même réalité et leur capacité de rembourser leurs prêts sur une période de cinq ou dix ans va être différente.»

Alex Usher souligne toutefois que dans les faits, la politique de remboursement des prêts étudiants au niveau fédéral est déjà modulée en fonction du revenu, puisqu’aucun remboursement n’est exigé d’un étudiant ou d’un diplômé qui gagne moins de 30 000 $ par année.

Il ajoute qu’une solution au non-remboursement des prêts étudiants serait plutôt d’intégrer ceux-ci au système d’imposition – comme cela se fait déjà en Australie, en Nouvelle-Zélande et au Royaume-Uni. Au Canada, l’obstacle principal à cette démarche se situe principalement au niveau de la désuétude des systèmes informatiques qui traitent la fiscalité des Canadiens.

Au contraire, Geneviève Charest croit que le gouvernement devrait adopter des politiques d’annulation de la dette étudiante. «Je crois que ça permettrait aux étudiants et diplômés d’investir beaucoup plus dans l’économie, d’investir dans leur propre avenir aussi. On remarque aujourd’hui que ça prend beaucoup plus longtemps aux jeunes pour acheter une maison, pour avoir des enfants, pour investir dans un régime d’épargne», aspects qui contribuent grandement à l’économie canadienne, notamment à l’heure de la COVID-19.