Face à l’exode rural, des villages canadiens ont décidé d’agir. En proposant des terrains pour quelques dollars seulement, les municipalités ont gagné l’audacieux pari de relancer leur économie et d’attirer de nouvelles familles.

C’est un phénomène qui concerne l’ensemble du Canada, plus urbain que jamais. Alors que 84 % de la population habitait en milieu rural en 1861, ils ne sont plus que 18,9 % en 2011 selon les derniers chiffres de Statistique Canada. La municipalité de Smooth Rock Falls, dans le Nord de l’Ontario, a quant à elle commencé à perdre davantage d’habitants à partir de 2006, lorsque l’usine de pâtes et papiers a fermé ses portes. Se sont envolés 40 % des revenus fonciers, soit 670 000 $ par an, et 229 emplois. «On était désespéré, au fond du baril, témoigne le maire, Michel Arseneault. Nous avons engagé un administrateur qui a ouvert la porte à de nouvelles idées.» Un vaste plan stratégique sur 20 ans a ainsi été lancé en 2014, incluant des mesures incitatives comme des terrains à 90 % en deçà de la valeur marchande, soit 500 $ pour certains. Cette nouvelle stratégie a déclenché beaucoup d’intérêt, alors que 76 propriétés ont changé de propriétaire et 31 nouvelles familles sont arrivées dans le village. «La population a augmenté, on a plus d’enfants dans les écoles et dans notre aréna, ce qui permet de garder ces structures ouvertes», ajoute le maire. Aidée par la province, la ville a pu à nouveau investir pour améliorer la qualité de vie des citoyens, en réparant des routes par exemple, et a triplé ses réserves financières. «Les gens ont réalisé que Smooth Rock Falls a beaucoup à offrir», ajoute M. Arseneault, mentionnant un terrain de golf, des pistes de ski, une piscine ainsi qu’un hôpital local. Si le village de 1400 personnes n’a pas réussi à attirer de grosse industrie, le maire se félicite de l’arrivée de plus petits commerces. L’an prochain, un nouveau complexe pour les résidents séniors ouvrira ses portes. «On veut aussi développer des lots sur le bord de la rivière», projette M. Arseneault.

McAdam, au Nouveau-Brunswick C’est un scénario similaire qui a mené le village de McAdam, au Nouveau-Brunswick, à prendre des mesures drastiques, dont la vente de lots à 1 $. Résultat, sa population a augmenté de 1150 à 1250 âmes et devrait en compter 100 de plus grâce aux familles qui ont récemment acheté un lot bradé ainsi que l’ajout de 28 terrains dans le camping. «Cela a été très positif d’un point de vue financier, lance Kenneth Stannix, maire de McAdam depuis 2016. En trois ans, les commerçants locaux ont tous connu une croissance importante grâce aux nouveaux arrivants.» L’énergie et les nouvelles idées apportées par ces derniers, qui s’impliquent activement dans la communauté, représentent des éléments de succès fondamentaux. Le maire, qui est revenu dans son village natal en 2012 après une carrière militaire, déplorait un exode important depuis l’effondrement de l’industrie ferroviaire en 1956. Il a alors facilité la formation d’un groupe d’action communautaire pour trouver des solutions. Un plan a été mis sur pieds pour démolir des bâtiments abandonnés afin d’améliorer la valeur des propriétés, entrainant la vente de 75 maisons. «L’an dernier, nous commencions à manquer de maisons, donc nous avons mis en vente des terrains pour presque rien», poursuit M. Stannix. Le succès ne s’est pas fait attendre, puisque le conseil a reçu plus de 600 demandes de renseignements sur les lots bradés. Aujourd’hui, 10 des 16 terrains sont vendus. Les six autres sont en phase de l’être, d’ici février. En contrepartie, les acheteurs doivent construire une résidence d’au moins 1200 pieds carrés et verser un dépôt de 2500 $ pour couvrir les frais juridiques. Même son de cloche du côté de la municipalité rurale de Pipestone, au Manitoba, qui offre des lots pour 10 $, si les acheteurs construisent dans les 15 mois après la vente. «Nous avons vendu et fait construire 23 maisons pendant cette période», indique Tanis Chalmers, chargée du développement économique de la municipalité. De 2011 à 2016, la population a augmenté de 6,3 %. Le conseil a ainsi pu investir dans l’infrastructure, la modernisation des conduites d’eau et des égouts en milieu rural. L’an dernier, un lac artificiel a été aménagé près du terrain de golf. «Il s’agissait d’un excellent investissement pour la collectivité, car un nouveau service a été offert, et l’industrie du tourisme a pris de l’expansion, soutenant les entreprises existantes», s’enthousiasme Tanis Chalmers.

Problème structurel L’Association des municipalités bilingues du Manitoba (AMBM) s’attèle elle aussi à la problématique de l’exode rural en tentant d’attirer les industriels et les investisseurs, notamment grâce à des partenariats. «L’idée est de créer un environnement favorable aux familles, avec boulot, école, garderie, activités, entreprises», indique Justin Johnson, chef de la direction Association des municipalités bilingues du Manitoba (AMBM). Pour Faïçal Zellama, professeur agrégé à l’Université de Saint-Boniface, à Winnipeg, toutes ces mesures incitatives sont intéressantes à court terme, mais ne résoudront pas le problème, qui est davantage structurel. «Si tu réussis à attirer un parent, tu n’es pas certain de retenir son fils, c’est un cercle vicieux», commente-t-il. Il faut traiter le problème à la source et penser au futur.» La clé de ce futur réside notamment dans nos politiques d’immigration, selon M. Zellama, qui appelle à des mesures conditionnelles tant au niveau législatif que social. «Il faut faire de la discrimination positive, soit doubler les salaires ou bonifier les allocations familiales et l’assurance emploi, les congés parentaux dans des endroits ciblés, propose-t-il. Il doit aussi y avoir incitatifs à tous les paliers de gouvernement.» Selon lui, ce projet de société est réalisable, mais la volonté politique est quasi inexistante. Il prend en exemple les centaines de médecins immigrés qui sont chauffeurs de taxi à Montréal, faute de passerelles. Avec davantage de reconnaissances et d’incitatifs sociaux conditionnels à l’installation dans une région en particulier, les petites municipalités n’auraient alors plus à se battre continuellement pour ne pas disparaitre.