Le 8 novembre, en Côte d’Ivoire, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) a créé pour la première fois un évènement donnant toute la place au conte. Le temps d’une nuit, l’évènement Contes d’un soir a occupé des espaces gratuits à Abidjan, ainsi que dans quelques communes de la capitale.

Du coucher du soleil jusqu’à son lever, plus d’une quinzaine de conteurs de la Francophonie ainsi qu’une vingtaine d’artistes-conteurs ivoiriens ont palabré, mêlant danses, musiques, chants et gastronomie afin de valoriser et promouvoir «le vivre ensemble» comme le souhaite l’OIF. Un évènement qui peut amener aussi les francophones à se questionner sur leur intérêt pour le conte au 21e siècle. Les principaux enjeux de cette rencontre internationale sont notamment de valoriser le patrimoine oral et toutes les formes d’expression de l’oralité ainsi que le besoin de préserver un art qui, de l’aveu de l’OIF, «ne bénéficie pas toujours d’une réelle reconnaissance en tant qu’art et en tant qu’expression des imaginaires de l’humanité.»

Il était toujours une fois?

Qu’on soit à Abidjan, Sudbury ou Caraquet, le conte est-il toujours vivant à l’ère des médias sociaux? «La télévision a remplacé la conteuse et le conteur dans le cercle familial et collectif depuis longtemps», constate Adama Adepoju, conteur ivoirien et directeur artistique de la manifestation. Malgré tout, «en Côte d’Ivoire, des opérateurs culturels travaillent, depuis quelques années déjà, à la valorisation de cette riche littérature orale à travers des activités de collectage, de formations, d’organisation de festivals…» La Côte d’Ivoire est l’un des rares pays à avoir décerné un prix d’excellence pour les Arts vivants à un conteur… Justement à Adama Adepoju, dit le Taxi-Conteur.

Pour le conteur acadien-mi’gmaq Robert Seven Crows Bourdon, qui en sera à ses premières armes en Afrique, «le conte nous ancre dans notre culture». Selon celui qui sillonne abondamment les festivals français sur le conte avec sa conjointe et qui revient tout juste d’un festival écossais, le conte, qu’il soit autochtone, acadien ou louisianais, puise aux sources de l’humanité. «Ça nous ramène des siècles et des siècles en arrière. Autour du feu ou autour du poêle à bois, les yeux, la voix du conteur» sont là pour partager la culture du peuple.

Et le conte au Canada français?

Marius Barbeau, Honoré Beaugrand, Louis Fréchette, le Père Germain Lemieux, qu’ont-ils en commun, ces braves hommes des 19e et 20e siècles? Ils ont frayé avec le conte. Parfois pour retranscrire de façon plus littéraire les récits oraux comme l’ont fait Honoré Beaugrand et Louis Fréchette. Parfois pour répertorier d’un point de vue ethnologique le folklore des communautés francophones. Ce fut le cas en Ontario avec le Père Lemieux. Conseillé par le célèbre anthropologue américain Franz Boas, Marius Barbeau recueillera pendant 40 ans, entre 1910 et 1950, chez les Autochtones de l’Ouest du Canada, mais aussi dans l’Est chez les Wendats et les francophones du Québec, contes français et chansons des anciens avant qu’ils ne se perdent.

Dans la tradition

Étudiant du réputé ethnographe Luc Lacoursière – qui avait été formé par Barbeau lui-même -, Jean-Pierre Pichette a dirigé pendant 7 ans la Chaire de recherche en oralité des francophonies minoritaires d’Amérique à l’Université Sainte-Anne, en Nouvelle-Écosse. Selon lui, «la grande tradition du conte a décliné dans les années 1950.» Même s’il est d’avis que depuis les années 1980, les Jocelyn Bérubé, Michel Faubert ou Fred Pellerin ont fait survivre le conte, il se désole que «certains conteurs, qui ne sont pas issus de la tradition orale en mettent un peu trop» pendant leur prestation. Cependant, «puisqu’on a besoin du conte», il subsiste localement de vrais conteurs comme c’est le cas à Terre-Neuve avec Mark Cormier ou encore avec Clara Dugas, de Baie-Saint-Marie, en Nouvelle-Écosse.

Car selon M. Pichette, le vrai conte, c’est celui qui est en dehors du temps; il n’a pas de lieu. Il s’en réfère au fameux Ti-Jean qu’on retrouve dans nombre de contes québécois et franco-ontariens. Au fond qui est-il, ce personnage? «C’est celui qui est déprécié dans la famille, celui qui est censé être moins bon que ses frères. Pourtant, c’est celui qui va vous sauver, qui va vaincre le roi. Et le roi, c’est le pouvoir.»

Adama Adepoju mentionne que l’équipe technique de Contes d’un soir «prévoit une diffusion Facebook live sur la page de l’évènement.» Une soirée, une nuit pour assister à la transmission des imaginaires, des savoir-dire, savoir-faire, bref des savoir-vivre. Car «chaque peuple selon sa position se fonde sur sa littérature orale pour se construire, se protéger, se valoriser, se pérenniser, se sublimer…», de conclure, non pas Ti-Jean, mais son acolyte, Taxi-Conteur!