Écologie, énergie, économie. Les libéraux au pouvoir ont joué leurs cartes pour rallier l’électorat. Mais leur relance de l’oléoduc Trans Mountain ne semble pas réparer les torts d’une taxe imposée sur le carbone ni la stagnation du combat contre les changements climatiques. Justin Trudeau pourrait-il tirer le lapin de son chapeau comme en 2015?

La politicologue Stéphanie Chouinard pose la question. Le chef conservateur Andrew Scheer mène dans les intentions de vote, mais le libéral «Justin Trudeau est un adversaire assez admirable en campagne électorale. Sera-t-il capable de répéter le miracle? À pareille date, il y a quatre ans, les sondages prédisaient un gouvernement néodémocrate.» Mais la situation a changé, souligne la professeure du Collège militaire royal de Kingston : cette fois, les libéraux sont au pouvoir et doivent défendre un bilan tout en nuances et parfois contradictoire sur l’environnement, une priorité de la population. Cet enjeu «démontre à quel point les Canadiens peuvent être divisés selon les intérêts régionaux, note Stéphanie Chouinard. La taxe sur le carbone peut passer comme du beurre dans la poêle là où la mesure était en place, comme en Colombie-Britannique et au Québec. Mais ailleurs [de l’Alberta au Nouveau-Brunswick], elle a été reçue de façon assez virulente par les leadeurs politiques. En Ontario, la majorité des électeurs serait favorable à la taxe.»

Les libéraux jouent les girouettes sur le climat

La relance des travaux sur le pipeline à quatre mois des élections constitue un pari dangereux, estime la politicologue : le risque de jouer sur tous les tableaux et ne plaire à personne. En procédant avec Trans Mountain, le 18 juin, le premier ministre a déclaré : «nous créons des emplois, nous ouvrons des marchés, nous accélérons notre transition vers des énergies propres et nous générons de nouvelles avenues pour la prospérité économique des Autochtones». Stéphanie Chouinard doute. «Quand les libéraux ont acheté le projet au cout de 4,5 milliards, l’an dernier, ça n’a pas beaucoup fait bouger l’opinion albertaine. Il reste un grand schisme sur leur bienveillance. [Le premier ministre albertain] Jason Kenny joue là-dessus et ramène le spectre de l’unité nationale. Pas certaine que Trans Mountain sera payant.» Du côté du mouvement écologique, qui comprend les verts et les néodémocrates, «les libéraux en campagne prêtent le flanc aux critiques en jouant les girouettes sur l’environnement.»

Quatre projets d’oléoduc ont échoué en dix ans

En prévision du scrutin de l’automne, l’économiste Jean-Thomas Bernard s’est aussi penché sur les initiatives pour acheminer le pétrole albertain vers les marchés mondiaux. Quatre projets ont échoué depuis dix ans, écrit-il, et le seul encore réalisable serait Trans Mountain. L’expansion de l’Alberta vers la côte de la Colombie-Britannique divise les provinces, les formations fédérales et la population elle-même. Selon le chercheur, le gouvernement Trudeau devait s’afficher : il pouvait imposer le projet ou remettre les travaux à plus tard. «À l’approche de l’élection d’octobre, conclut Jean-Thomas Bernard, la première option ferait perdre des comtés aux libéraux en Colombie-Britannique sans générer des gains en Alberta. Je crois donc que le gouvernement fera le deuxième choix. Il est possible que Trans Mountain ne soit jamais réalisé.» Sa réflexion fait partie d’une démarche de la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa, menée par la professeure Jennifer Wallner. Afin d’insérer la recherche dans le débat électoral, elle a invité des collègues à produire un court mémoire sur un enjeu. Une vingtaine participent à Impact imminent, «un nouveau modèle d’élaboration de politiques».

L’agression en ligne mine les droits des femmes

Un autre texte porte sur la présence des femmes et des filles dans l’univers numérique. Selon les chercheuses Jane Bailey et Valerie Steeves, les agressions en ligne minent le droit de la moitié de la population à la vie privée et à une participation égale dans la société. Elles réduisent aussi leur contribution à la diversité de la vie publique. «Les attaques omniprésentes dans les espaces en réseau (trollage, menaces de viols, dénigrement de l’apparence et autres formes de violence) poussent ces dernières hors du domaine public en ligne.» En contexte électoral, les deux professeures soulignent l’importance d’une mobilisation contre la violence sexiste générée dans les réseaux sociaux, telle que proposée récemment par l’administration fédérale dans la Charte numérique du Canada. Jane Bailey et Valerie Steeves recommandent d’abord de responsabiliser les fournisseurs de services sur la collecte de données, mais aussi sur «leurs réponses aux plaintes concernant les attaques facilitées par les technologies». Les chercheuses demandent une consultation directe des premières concernées de tous les milieux et groupes d’âge dans la recherche de solutions. Elles souhaitent aussi une promotion de l’égalité axée sur une prise en charge de l’individu, des communautés et des entreprises, «plutôt que de transférer cette responsabilité aux femmes et filles elles-mêmes».

Poser des questions lors des débats

Durant la campagne fédérale de 2019, quelle attention serait portée aux langues officielles? «Ce n’est pas un enjeu qui résonne partout au Canada et qui ressort organiquement des débats électoraux», remarque Stéphanie Chouinard. La politicologue reconnait l’importance des travaux des deux dernières années, de la part du Sénat, du Commissariat aux langues officielles et de la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) du Canada, sur l’urgence de moderniser la loi habilitante. «Il y aurait un consensus aux Communes et des attentes très claires que chacun des partis politiques présente une position bien étoffée. Ils ont les outils nécessaires pour élaborer leur plateforme.» Selon elle, il revient à la population intéressée d’interroger les candidats dans leur circonscription. «Ce sera aussi à Radio-Canada de faire ses devoirs et de poser des questions lors des débats officiels.»