Peu d’entre nous les ont connus, encore moins se souviennent de ce tragique accident. C’était le 23 avril 1949, il y a maintenant 70 ans. Pour moi qui n’étais pas né, c’est une histoire que mon père me racontait et qui me revient en mémoire.

C’est arrivé un samedi soir d’avril, à la brunante. La Plymouth rouge vin d’Octave Bois quitta la route 583 Sud et s’enfonça dans la rivière Jessie, à quelque quatre kilomètres au sud du village de Jogues. Bilan, cinq morts : Charles Beaudoin, 43 ans; son épouse, Yvonne Doyon-Beaudoin, 41 ans; leur fille unique, Gabrielle, âgée de 15 ou 16 ans; Émile Doyon, le frère d’Yvonne, lui aussi dans la quarantaine; et Octave Bois, plus âgé, pionnier de Coppell et père de sept enfants.

À l’époque, la rivière Jessie, dans ses méandres, formait un « U » que la route 583 Sud traversait sur deux ponts de bois. La membrure supérieure en forme d’un « V » inversé de ses deux ponts bout à bout donnait un look architectural intéressant, pittoresque, un peu comme un vieux pont couvert sur une route de campagne. C’est au deuxième pont, du côté gauche du chemin si on roule vers le sud, que la voiture conduite par M. Bois s’engouffra presque entièrement dans les eaux glacées de la Jessie.

Quatre jeunes hommes de Coppell, mes oncles Joseph et René Payeur et leurs amis les frères Clément et Léo Gosselin, ont fait la macabre découverte. Descendus en ville pour prendre une ride et manger un sunday au snack-bar chez Freeman Smith, les jeunes retournaient chez eux quand ils aperçurent la faible lueur d’un phare arrière émergeant de la rivière. Il était trop tard pour aider les malheureux. L’un d’eux courut à la maison de la famille Fletcher afin de téléphoner à la police. Peu de temps après, l’officier de l’OPP, un francophone, est arrivé accompagné de Jos Vaillancourt qui, avec son towing du Central Garage, a réussi à sortir la voiture de l’eau. On demanda aux jeunes hommes d’identifier les victimes, ce qu’ils firent bien malgré eux. Les cinq morts étaient beaucoup plus que des connaissances de Coppell, c’étaient des amis. D’ailleurs, deux d’entre eux étaient musiciens et animaient souvent les soirées dansantes au village.

Le corps de M. Bois fut exposé sur les planches comme on disait, dans sa maison à Coppell, et les quatre autres dans l’école du chemin Doyon. Le portique de la petite école de rang étant trop étroit pour les imposants cercueils faits maison, on a dû les faire entrer par la fenêtre. Trois jours plus tard, on les a ressortis de la même manière pour les conduire à l’église de la paroisse Sainte-Elizabeth de Coppell où le curé Albert Millette célébra la cérémonie funèbre. Les corps furent inhumés au cimetière local. Cet accident fut la deuxième grande tragédie infligée aux villageois de Coppell, après le terrible incendie qui couta la vie à six des sept enfants de Marie-Anna et Trefflé Payeur, mes grands-parents. Fait à noter, Octave Bois qui était voisin et ami de la famille Payeur, avait bravement essayé de sortir les enfants du deuxième étage de la maison en feu lors du drame de septembre 1928, mais il était arrivé trop tard, et voilà que 21 ans après, il meurt noyé alors que d’autres enfants de la même famille Payeur arrivent trop tard pour le sauver. Triste destin !

Dans les années ’60, un nouveau lit fut creusé pour dévier la rivière Jessie. Du même coup, les deux beaux ponts en poutres de bois qu’on voyait de loin, devenus trop vieux, ont été remplacés par des calvettes de métal invisibles. Aujourd’hui, si vous roulez vers le sud, passé Jogues en route pour Coppell ou Mead, vous longerez la rivière Jessie sur votre droite et du côté gauche vous allez voir un drôle de petit cours d’eau en forme de « U », c’est ce qui reste de l’ancien méandre… et c’est le lieu de la tragédie.

« L’Histoire se retrouve dans les livres, certes, mais c’est dans la mémoire qu’elle vit. »