Alors que la « nouvelle orthographe » de 1990 a du mal à se faire accepter, une période de cohabitation s’est installée : graphies ancienne et moderne coexistent. Si l’usage fait la norme, il faudra attendre encore la prochaine génération pour voir l’orthographe rectifiée entrer complètement dans les mœurs.

La « nouvelle orthographe » est en fait déjà vieille de 28 ans. Elle provient d’un rapport du Conseil supérieur de la langue française de France, approuvé par l’Académie française, intitulé Les rectifications de l’orthographe et publié en 1990. Il comporte un ensemble de modifications de règles grammaticales. Son but : simplifier la langue et corriger les anomalies de l’orthographe.

Le trait d’union en prend pour son grade : on écrira désormais weekend au lieu de week-end, croquemonsieur, millepatte, portefeuille ou apriori. Le tréma se déplace : aiguë devient aigüe et ambiguë se transforme en ambigüe. L’accent circonflexe passe lui aussi un mauvais quart d’heure : il parait qu’il faut maintenant s’entrainer à écrire sans accent, une mesure traitresse pour certains.

Quelques familles ont été réaccordées : charriot prend deux « r » pour rejoindre charrue, combattivité deux « t » pour refléter la graphie de battre, imbécilité perd son deuxième « l » pour aller de pair avec imbécile. Enfin, des anomalies ont été supprimées : assoir, exéma, levreau, relai, serpillère, ognon et nénufar sont désormais les bonnes orthographes. Notons ici que « nénufar », source de nombreux contentieux, marque un retour à la graphie qui prévalait depuis 1762, le « ph » étant apparu par erreur en 1935 lors de la 8e édition du Dictionnaire de l’Académie française. On a cru, à tort, que le mot était d’origine grecque, alors qu’il vient de l’arabe.

Entre application et résistance : une période de cohabitation

L’usage fait la norme en matière de langue. Et certains milieux sont plus ouverts que d’autres aux changements. Dans les médias, véhicules importants de la langue, l’usage varie. Au sein de l’hebdomadaire nord-ontarien Le Voyageur, la question a été tranchée : c’est l’orthographe modifiée qui est en vigueur. Julien Cayouette, directeur de l’information, a dû intégrer cette forme d’écriture après une courte formation. « C’est une façon plus logique d’écrire », estime-t-il aujourd’hui. Les journalistes du Voyageur sont tenus de suivre ces règles, aidés du logiciel de correction Antidote qui tient compte de l’orthographe moderne.

Dans les cercles littéraires, la nouvelle orthographe a plus de mal à passer, question de perception. Mais certaines maisons d’édition canadiennes ont franchi le pas. C’est le cas des Éditions du Blé au Manitoba qui, depuis deux ans, publient avec la nouvelle orthographe. Sandrine Hallion, directrice éditoriale, explique ce choix : « Si nous ne faisons pas le pas, on continue à transmettre l’ancienne version. Selon moi, c’est un progrès, car on uniformise et on régularise. »

Pourtant, celle qui est aussi linguiste et enseignante à l’Université de Saint-Boniface s’étonne des débats animés dans sa salle de classe. « Les étudiants sont réticents. Je suis toujours surprise de voir la réaction des jeunes. Ils voient ça comme un problème, car ils doivent réapprendre. Ce sera peut-être pour la prochaine génération », songe-t-elle.

Par ailleurs, l’un des auteurs des Éditions du Blé a, lui, refusé d’être publié en nouvelle orthographe. « Il nous a dit qu’il était trop vieux et que ça lui faisait mal », rapporte Sandrine Hallion, preuve que la langue revêt un caractère viscéral pour certains. À Réviseurs Canada, les deux orthographes doivent être connues, mais ne devront pas cohabiter dans un même texte par souci de cohérence. « Je suis très sensible à l’uniformité », explique Sandra Gravel, directrice des affaires francophones.

À l’école, la nouvelle graphie fait son chemin, lentement mais sûrement. Certaines universités ont fait le choix d’enseigner la nouvelle orthographe, tout en acceptant l’ancienne. En Alberta et en Saskatchewan, les Directions de l’éducation française des ministères de l’Éducation ont adopté la nouvelle orthographe depuis 2009, envoyant au personnel enseignant le fameux Millepatte sur un nénufar : vadémécum de l’orthographe recommandée. En Nouvelle-Écosse, l’enseignement de l’orthographe rectifiée est obligatoire depuis la rentrée 2011.

De son côté, l’Office québécois de la langue française ne tranche pas et accepte les deux graphies. « C’est aberrant », juge Isabelle Carignan, professeure et didacticienne du français au département Éducation de l’Université TÉLUQ. Écrivant depuis 14 ans en orthographe moderne, elle déplore cette ambiguïté, alors que la plupart des dictionnaires et livres de grammaire sont à jour : « Les enseignants ont du mal à se situer. Ils attendent des formations, de voir changer les manuels, ils attendent le feu vert du ministère. Ça tourne en rond depuis très longtemps », souffle-t-elle.

D’autant plus que c’est souvent le professeur qui a le dernier mot, comme au Département d’études françaises à l’Université Laurentienne. « Nous avons adopté la nouvelle orthographe depuis longtemps, informe Renée Corbeil, professeure agrégée et directrice du département, mais l’enseignement reste à la discrétion du professeur. » Isabelle Carignan constate d’ailleurs que beaucoup ne sont pas préparés à changer leur façon d’enseigner.

Des décisions de bon sens ?

« Ce n’est pas une réforme de l’orthographe, ni une simplification, mais une rectification », corrige Isabelle Carignan. Loin de tout nivellement par le bas, il s’agirait surtout de régler des anomalies et d’ajuster la graphie en fonction de la prononciation. « C’est une modernisation de certains mots qui auraient dû être changés depuis longtemps », affirme-t-elle.

Sandrine Hallion voit l’orthographe comme un critère de sélection sociale. Simplifier la langue pourrait donc être, aussi, une affaire d’égalité : « Si on peut permettre un meilleur apprentissage, on permet d’accéder à une meilleure éducation et donc à un meilleur statut social. » Isabelle Carignan rappelle qu’en 1673 il était question avec les graphies modifiées de distinguer « les gens de lettres des ignorants ».

La question des participes passés

En septembre dernier, deux anciens professeurs de français en Belgique ont proposé de supprimer l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir au passé composé. « Les fleurs que j’ai cueilli » serait donc possible. L’idée est soutenue par la Fédération internationale des professeurs de français, le Conseil international de la langue française et même André Goosse, successeur de l’illustre Maurice Grevisse qui a donné son nom au célèbre ouvrage Le bon usage.

Leur argument : alléger une règle trop complexe et artificielle pour se consacrer à d’autres apprentissages. Car c’est en fait Clément Marot, poète sous François 1er, qui importa d’Italie au 16e siècle la règle de l’accord. Voltaire lui-même aurait déclaré à son sujet : « Il a ramené deux choses d’Italie : la vérole et l’accord du participe passé. Je pense que c’est le deuxième qui a fait le plus de ravages ».

Sandrine Hallion, des Éditions du Blé, est favorable à l’idée. « Ça ne me pose pas de problème. On perdrait moins de temps à enseigner la langue. […] L’écrit, ce n’est pas la langue, mais sa représentation graphique », avance la linguiste. Même constat pour Renée Corbeil, pas du tout dérangée par la proposition : « La langue n’est jamais figée, elle bouge toujours. » Isabelle Carignan souligne de son côté qu’« une langue qui n’évolue pas meurt ».

En revanche, pour certains ce serait aller trop loin. « On toucherait quelque chose de plus profond que des simples rectifications orthographiques. On perdrait un peu de richesse de la langue » perçoit Sandra Gravel. La vigilance est de mise : les rectifications orthographiques de 1990 ne seront pas les dernières !

ENCADRÉ Une vieille histoire d’orthographe…

  • Années 1360 : le françois devient la langue officielle du royaume de France

  • 1529 : la cédille est empruntée à l’espagnol

  • 1532 : l’apostrophe est prise au grec

  • 1542 : le grammairien Meigret propose de distinguer « i » et « j »

  • 1548 : Ervé Fayard souhaite distinguer « u » et « v »

  • Années 1540 : Clément Marot importe d’Italie la règle de l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir

  • 1620 : le poète et grammairien Godard suggère de remplacer les « s » muets par des accents circonflexes

  • 1635 : création de l’Académie française

  • 1694 : la 1re édition du Dictionnaire de l’Académie française est publiée afin de normaliser l’orthographe de la langue, alors mal établie dans l’usage

  • 1718 : les lettres « j » et « v » font leur entrée dans le 2e Dictionnaire de l’Académie française

  • 1740 : grâce à l’abbé d’Olivet, grammairien et traducteur, 5000 mots sur 18 000 sont modifiés et les accents sont systématisés à l’occasion du 3e Dictionnaire. C’est sans aucun doute la plus grosse réforme de tous les temps.

  • 1762 : 4e édition du Dictionnaire, étoffée de 148 pages supplémentaires, « i » et « j » sont officiellement séparées, ainsi que « u » et « v »

  • 1798 : 5e version, continuation des simplifications

  • 1835 : 6e version, c’est le passage officiel du françois au français – connois devient connais, les savans deviennent les savants, les parens les parents, j’avois j’avais…

  • 1878 : 7e édition, des modifications d’accents sont notamment établies : poëte devient poète, collége devient collège, etc.

  • 1935 : 8e et dernière édition du Dictionnaire. La neuvième est en cours, actuellement au « s ».

  • 1990 : rectifications de l’orthographe

Pour apprendre la nouvelle orthographe : https://www.ccdmd.qc.ca/fr/jeux_pedagogiques/?id=1077&action=animer